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Auteur : Philippe Sollers
Date de saisie : 08/02/2012
Genre : Littérature, essais
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 17.65 € / 115.78 F
ISBN : 978-2-07-013202-7
GENCOD : 9782070132027
Sorti le : 05/01/2012
«Dès ma première rencontre avec Lucie, une formule espagnole m'est revenue à l'esprit : "los ojos con mucha noche", les yeux avec beaucoup de nuit. Les "coups de foudre" sont rares, les coups de nuit encore plus. Les tableaux où Lucie apparaîtrait, si j'étais peintre, devraient être envahis par l'intensité de ce noir sans lequel il n'y a pas d'éclaircie. Noir et halo bleuté. Tout le reste, robes, pantalons, bijoux, répondrait à ce noir, nudité comprise. Mais la preuve, ici, est dans les lèvres, la bouche, la langue, la salive, le souffle. C'est en s'embrassant passionnément, et longtemps, qu'on sait si on est d'accord. Le long et profond baiser, voilà la peinture, voilà l'infilmable. J'arrive toujours avec dix minutes d'avance. J'entends l'ascenseur, le bruit de la clé de Lucie dans la serrure, les rideaux sont déjà fermés, action.»
Au fond, ces aventures ne sont que des prétextes pour emmener le lecteur sous d'autres cieux. Celui de la peinture, cette fois. «C'est en s'embrassant passionnément et longtemps qu'on sait si on est d'accord. Le long et profond baiser, voilà la peinture, voilà l'infilmable», écrit Philippe Sollers. Et de nous entraîner dans un voyage
avec Manet. «Libre à vous d'avancer plus loin, comme Manet s'est permis de le faire avec Titien et Picasso avec Velazquez...» Voici très précisément l'objet de «L'éclaircie» : aller plus loin.
Dominé par la figure de Berthe Morisot, le roman de Philippe Sollers parle de peinture et d'amour. Sollers adore le noir. L'Éclaircie célèbre la lumière du noir de Manet. Le portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes irradie le livre. Berthe tout habillée de noir mais solaire...
Nul discours démonstratif, nulle bataille rangée de concepts, mais une guérilla de gestes, d'intuitions perçantes. Fugue et sonate, cascade d'échos où il scanne tous les atomes du beau. Le culte de l'instant n'exclut pas une mémoire taillée dans le vif, une foule de réminiscences mobiles et coupantes. Textes de Picasso, de Manet, de Casanova, de Rimbaud... Haydn, Nietzsche, Bach sont encore de la fête. La sélection est implacable. Il y a toujours, chez Sollers, ce coup de force d'ériger son cas en site incomparable. Ce culot égotiste, éclairé ne l'encombre jamais d'un regret mais fortifie son extraordinaire célérité de jeu, de regard.
Anch'io ! «Et moi aussi, après tout, je suis peintre», s'exclame le narrateur. Tel est le secret de l'oeuvre de Philippe Sollers. Pour Manet, les femmes de sa vie sont celles de ses tableaux ; pour Casanova, celles de son Histoire ; pour Sollers, celles de ses romans, pour autant que le roman s'ouvre à l'échange des cinq sens, à l'écoute des toiles, au toucher de la langue, au respir de la vie. Palette, pinceaux, papier, papyrus, encre, stylo, machine à écrire. Sollers nous apprend que lire est une expérience sensorielle. Les sens en éveil, les goûts multipliés, le lecteur plonge dans l'aventure romanesque où se mêlent désirs, pensées, rêveries, rencontres échappées. Les siècles se répondent. Le scandale de la beauté est instantané...
Chinois du IIIe siècle, Hsi K'ang croyait à l'existence des immortels. Sollers les a rencontrés. Ils se nomment ici Dante, Bach, Casanova, Haydn, Mozart, Stendhal, Nietzsche, Manet, Picasso. Qu'ils peignent, écrivent ou composent, le grand cèdre résonne de leurs suites et de leurs variations. Le roman s'illumine. «Picasso, peintre évadé en atelier, est lui-même un instrument musical», comme l'est Sollers, par-dessus tout.
Sollers et son double poursuivent leur exploration du monde en amateurs éclairés. L'éclaircie selon Sollers, c'est comme l'érotisme selon Bataille : l'approbation de la vie jusque dans la mort. C'est aussi une flèche d'immaturité, un voile de gestes et d'attitudes posé sur la surface de la vie. C'est enfin une prière, celle que l'écrivain, à 75 ans, adresse à l'idée de sa propre vie : «Heureux ceux qui n'ont pas eu d'initiatives à prendre, et se sont laissés aller, adolescents, à des figures féminines sensualisées ! Heureux les peintres et les écrivains qui ont séché la morose école et la barbante université, pour enrichir leurs connaissances dans le boudoir des pensées ! Heureux ceux qui, plus tard, retrouvent l'éclaircie de leurs soeurs dans la dévastation générale !» L'Eclaircie déploie cette injonction...
L'Eclaircie est une fugue avec variations, toute en contrepoint, autour du thème-titre. Ce n'est pas une consolation (mort de la soeur, vieillissement du frère, pesanteur du monde), mais une recherche par les mots de plaisir, de joie, d'instants, que l'autre vie, dite réelle, ne distribue qu'avec discours et parcimonie.
Dans ce roman, qui est plutôt un traité de peinture en forme de roman, Sollers traite Manet et Picasso de «terroristes éclairés», tandis que passe l'ombre de François-Marie Banier...
En bon baroque, il distribue l'ombre et la lumière, les oppose, en une suite d'anathèmes et d'exaltations. On ne sait où il excelle le plus : dans la raillerie, et même dans cette sorte d'éclat de rire lumineux qui lui appartient et le rend irremplaçable dans notre monde de tristes sires, ou dans l'admiration, la révérence, l'enthousiasme, ce «transport divin» qui lui dicte ses analyses amoureuses d'«Olympia».
Les romans de Philippe Sollers sont comme les chapitres égrenés d'un unique et grand livre - un formidable livre sur le bonheur, mêlant poésie et métaphysique, en exergue duquel pourrait figurer l'intuition de Spinoza : «Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels», ou l'injonction de Casanova : «Suivre le dieu». «Quel dieu ? L'intime, l'instant, l'éclaircie, la rencontre, le hasard», décline Sollers. Le présent chapitre s'appelle donc L'Eclaircie, il s'ouvre sur une réminiscence : un petit garçon regarde un cèdre, et c'est le sentiment de l'éternité qui l'étreint.
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