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Auteur : Pierre Bourdieu
Date de saisie : 14/01/2012
Genre : Politique
Editeur : Raisons d'agir éditions, Paris, France | Seuil, Paris, France
Collection : Sciences humaines
Prix : 30.00 € / 196.79 F
ISBN : 978-2-02-066224-6
GENCOD : 9782020662246
Sorti le : 05/01/2012
«Le fait de savoir que c'est une tentative un peu folle, qui a été menée maintes fois au cours de l'histoire et avec beaucoup d'échecs, rend mon entreprise tout à fait effrayante et j'ai beaucoup hésité avant de vous la présenter.
Pour que vous soyez indulgents, je vais vous montrer à quel point elle est dangereuse en vous montrant comment ceux qui l'ont déjà menée ont, selon moi, échoué.
Je vais vous donner des armes contre moi ; mais en même temps, en vous montrant combien c'est difficile, je vais vous rendre beaucoup plus indulgents que vous ne le seriez si vous ne le saviez pas.»
Pierre Bourdieu
Transversale à l'oeuvre de Pierre Bourdieu, la question de l'État n'a pu faire l'objet du livre qui devait en unifier la théorie. Or celle-ci, à laquelle il consacra trois années de son enseignement au Collège de France, fournit à bien des égards la clé d'intégration de l'ensemble de ses recherches : cette «fiction collective» aux effets bien réels est à la fois le produit, l'enjeu et le fondement de toutes les luttes d'intérêts.
Ce texte, qui inaugure la publication des cours et séminaires du sociologue, donne aussi à lire un «autre Bourdieu», d'autant plus concret et pédagogue qu'il livre sa pensée en cours d'élaboration. Dévoilant les illusions de la «pensée d'État», vouée à entretenir la croyance en un principe de gouvernement orienté vers le bien commun, il se montre tout autant critique à l'égard de l'«humeur anti-institutionnelle», prompte à résumer la construction d'un appareil bureaucratique à une fonction de maintien de l'ordre social.
À l'heure où la crise financière permet de précipiter, au mépris de toute souveraineté populaire, le démantèlement des services publics, cet ouvrage apporte les instruments critiques nécessaires à une compréhension plus lucide des ressorts de la domination.
A la fin de sa vie, le sociologue fit l'objet de nombreuses critiques. Son cours au Collège de France consacré à l'Etat rend justice au penseur tourmenté de la «domination»...
Comme pour ceux de Foucault, ou les séminaires de Lacan, ou la correspondance d'Althusser, le temps écoulé confère un surcroît de puissance à ces textes inédits. Ce qu'on entend vibrer ici, ce sont les linéaments d'une pensée qui cherche, doute, s'offre des détours inattendus (le rôle social du poète kabyle, le statut de l'eunuque, le «mystère de la transcendance de la maison par rapport à ceux qui y habitent»), se nourrit aux sources les plus variées (avec une présence massive de la recherche anglo-saxonne). Une pensée pour qui, loin du crypto-marxisme qu'on lui prête, les idéologies ne sont pas des superstructures déterminées par l'économie, mais des forces qui fabriquent le monde : «Les idées font les choses.»
Car c'est bien de travail qu'il s'agit, et c'est d'abord un sociologue au travail que donne à voir la première publication, au Seuil, de ses cours au Collège de France. Sur l'Etat n'est pas un livre comme les autres. Loin d'être le résultat d'une recherche, il est lui-même la recherche, ou plutôt la trace écrite de l'enregistrement d'une recherche conduite en direct et en public. D'où cette étrange impression en parcourant ces pages d'entendre sa voix, de retrouver avec bonheur et émotion son style oral, légèrement différent de celui tout en circonvolutions dynamiques de ses livres écrits. En cours, il était plus humain, à l'écoute - même quand c'est lui qui parlait. Plus cassant aussi, se permettant, en incises affûtées, des attaques en vol piqué sur des collègues ou concurrents triés sur le volet (Habermas en prend pour son grade dès le premier cours de cette année 1990).
Ses cours sont une véritable mine d'érudition : ils ne témoignent pas du savoir étriqué du spécialiste, mais du savoir vaste et audacieux du touche-à-tout, du généraliste. Presque chaque paragraphe recèle une trouvaille et l'on assiste parfois à une surenchère d'aperçus, de contre-aperçus, de méta-aperçus qui se bousculent les uns après les autres. Bourdieu fait cependant preuve d'une précision et d'une maîtrise remarquables en assimilant une masse de données dans une analyse sociologique cohérente...
Ce volume contient suffisamment de matière pour donner lieu à au moins un ouvrage majeur sur l'Etat. Les analyses de Bourdieu sur la transition entre la "maison du roi" et l'Etat bureaucratique, sur les conflits entre le roi et la noblesse, entre les bureaucrates qui ont acquis leur position par la naissance et ceux qui l'ont acquise par leur formation, sur la transformation des sujets en citoyens et du peuple en nation ne sont peut-être pas fondamentalement nouvelles. La véritable innovation consiste à montrer en quoi nos usages et nos sentiments quotidiens, nos discours et nos pensées sur l'Etat ont été façonnés par ce processus et l'ont façonné en retour. Dans cette série de cours, Bourdieu synthétise et raccorde ses divers travaux en un ensemble cohérent.
COURS DU 18 JANVIER 1990
Un objet impensable. - L'État comme lieu neutre. - La tradition marxiste. - Calendrier et structure de la temporalité. - Les catégories étatiques. - Les actes d'État. - Le marché de la maison individuelle et l'État. - La «commission Barre» sur le logement.
Un objet impensable
S'agissant d'étudier l'État, nous devons être en garde plus que jamais contre les prénotions au sens de Durkheim, contre les idées reçues, contre la sociologie spontanée. Pour résumer les analyses que j'avais faites au cours des années précédentes, en particulier l'analyse historique des rapports entre la sociologie et l'État, j'indiquais que nous risquions d'appliquer à l'État une pensée d'État et j'insistais sur le fait que notre pensée, les structures mêmes de la conscience à travers laquelle nous construisons le monde social et cet objet particulier qu'est l'État, ont de bonnes chances d'être le produit de l'État. Par un réflexe de méthode, un effet de métier, chaque fois que je me suis attaqué à un nouvel objet, ce que je faisais m'est apparu comme particulièrement justifié, et je dirais que plus j'avance dans mon travail sur l'État, plus je suis convaincu que si nous avons une difficulté particulière à penser cet objet, c'est qu'il est - je pèse mes mots - presque impensable. S'il est si facile de dire des choses faciles sur cet objet, c'est précisément parce que nous sommes pénétrés en quelque sorte par cela même que nous devons étudier. J'avais essayé d'analyser l'espace public, le monde de la fonction publique comme un lieu où les valeurs de désintéressement sont officiellement reconnues et où, dans une certaine mesure, les agents ont intérêt au désintéressement.
Ces deux thèmes [l'espace public et le désintéressement] sont extrêmement importants, parce que je crois qu'ils font voir qu'avant d'en arriver à une pensée correcte - si tant est qu'elle soit possible -, nous devons crever une série d'écrans, de représentations, l'État étant - si tant est qu'il ait une existence - un principe de production, de représentation légitime du monde social. Si je devais donner une définition provisoire de ce que l'on appelle «l'État», je dirais que le secteur du champ du pouvoir, qu'on peut appeler «champ administratif» ou «champ de la fonction publique», ce secteur auquel on pense particulièrement quand on parle d'État sans plus de précision, se définit par la possession du monopole de la violence physique et symbolique légitime. J'ai fait, il y a déjà plusieurs années, une addition à la définition célèbre de Max Weber qui définit l'État [comme le] «monopole de la violence légitime», que je corrige en ajoutant : «monopole de la violence physique et symbolique» ; on pourrait même dire : «monopole de la violence symbolique légitime», dans la mesure où le monopole de la violence symbolique est la condition de la possession de l'exercice du monopole de la violence physique elle-même. Autrement dit, cette définition, me semble-t-il, fonde la définition wébérienne. Mais elle reste encore abstraite, surtout si vous n'avez pas le contexte dans lequel je l'avais élaborée. Ce sont des définitions provisoires pour essayer de se donner au moins une sorte d'accord provisoire sur ce dont je parle, parce qu'il est très difficile de parler de quelque chose sans préciser au moins de quoi on parle. Ce sont des définitions provisoires destinées à être aménagées et corrigées.
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