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Auteur : Florence Dosse
Date de saisie : 13/01/2012
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Stock, Paris, France
Collection : Un ordre d'idées
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 9782234071643
GENCOD : 9782234071643
Sorti le : 25/01/2012
Il y a eu plus d'un million d'appelés en Algérie, mobilisés pour ce qui, alors, n'était pas reconnu comme une guerre. Pour beaucoup d'entre eux, l'expérience marquante, voire traumatisante, de ce conflit sans nom et sans gloire est restée enfouie dans le silence. Elle n'avait pas de place dans l'histoire officielle et suscitait plus de gêne que de curiosité. Leurs proches eux-mêmes posaient peu de questions. Au fond, personne ne souhaitait vraiment entendre leur récit et ils ont préféré se taire, durablement.
À la génération suivante et dans un contexte différent, alors que l'histoire et la mémoire de la guerre d'Algérie commencent à s'écrire, certains de leurs enfants se découvrent héritiers de ce silence. C'est le cas de Florence Dosse, qui a entrepris de cerner cette «mémoire seconde». Entre quête personnelle et enquête, elle a interviewé à la fois d'anciens appelés, les épouses de ces derniers et leurs enfants, aujourd'hui adultes, à qui rien ou presque n'a été transmis. On découvre le «vécu congelé» des premiers, raconté avec les mots du passé, le désarroi des femmes, les non-dits dans les couples cl le mélange d'ignorance, d'interdit, de douleur ou de honte confusément ressenti par les enfants. L'originalité profonde de ce livre tient à la juxtaposition de ces trois paroles et à l'écoute attentive de Florence Dosse.
Florence Dosse est née eu l963, peu après la lin de la guerre d'Algérie et le retour de son père. C'est son premier livre.
Extrait de l'introduction
ENFANT D'APPELÉ ?
Enfant, j'ai toujours entendu mon père parler de l'Algérie, de moments qu'il avait vécus là-bas. Il racontait des anecdotes sur la nourriture, sur les animaux du désert, sur ses copains. A mes jeunes oreilles, ces propos sonnaient déjà comme assourdis, lointains. Ce n'était pas pour moi un fait marquant, je ne me posais pas de questions, je savais qu'il avait été soldat tout en y restant indifférente. Autour de moi personne n'en parlait, ni mes grands-parents, ni mes oncles, ni mes tantes, et ma mère très peu. Quelques photos ensoleillées me laissaient entrevoir un autre monde, un autre père ; je ne reconnaissais pas vraiment ce jeune homme mince et imberbe fumant la pipe sur le sable, en uniforme, debout dans le désert. Lors de repas familiaux, je l'ai parfois entendu se moquer des anciens combattants, ceux d'une autre guerre, et n'ai pas envisagé un instant qu'il aurait pu, lui aussi, les rejoindre. L'Algérie, il y était, je le savais, oui, il avait porté cet uniforme, il avait fait son service là-bas, mais pourquoi, mais la guerre... tout cela n'a jamais pris forme dans mon esprit.
Plus tard, des années durant, je m'en suis totalement détournée : les mois algériens de mon père ont sombré dans l'oubli le plus total. Le premier livre que j'ai lu sur la guerre d'Algérie fut un livre sur les appelés, plein de finesse, sorti en 1999. L'article qui le présentait dans Le Monde a attiré mon attention, je m'y suis plongée avec un intérêt encore diffus, interrogatif, et j'en suis sortie interpellée, bouleversée : les témoignages et leur analyse sensible et respectueuse me faisaient découvrir un continent de mémoires enfouies et douloureuses qui ne m'étaient pas totalement étrangères. Mon père avait fait la guerre d'Algérie lui aussi. À ce stade pourtant, je ne me voyais pas encore «fille d'appelé» : je n'étais pas reliée à l'histoire collective, et cette guerre, étant en effet la sienne, n'avait rien à voir avec moi.
Que la guerre d'Algérie ait laissé des traces auprès des générations suivantes est aujourd'hui un fait acquis : on parle d'enfants de harkis, de familles pied-noires, d'enfants d'immigrés. Mais «enfants d'appelés» ? Cette expression qui est née très naturellement ne recouvrait pourtant aucune réalité avant que je ne la formule.
En apparence, la plupart des enfants des appelés en Algérie ne sont pas directement concernés par cette guerre qui officiellement n'en était pas une à l'époque, hormis les quelques-uns qui étaient déjà nés lors du service algérien de leur père et qui ont alors pu vivre son absence un temps de leur petite enfance, comme ce peut être le cas dans les familles de rappelés. Pour les autres, leurs pères ont fondé une famille après avoir vécu cette rupture dans leur vie de jeunes hommes, voulant surtout, après leur retour d'Algérie, «tourner la page».
Pourquoi donc les générations suivantes auraient-elles été concernées et le seraient-elles cinquante ans plus tard par les «événements d'Algérie», selon l'expression convenue alors ? Pourquoi même seraient-elles simplement intéressées par cette page d'histoire un peu jaunie ? Si cette guerre n'a été qu'une malheureuse parenthèse dans la vie de ces hommes, que dire de cette idée d'accoler à leurs enfants une identité liée à un vécu qui n'est pas le leur : «enfant d'appelé» ?
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