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Auteur : Catherine Lépront
Date de saisie : 04/03/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : Cadre rouge
Prix : 18.50 € / 121.35 F
ISBN : 9782021060423
GENCOD : 9782021060423
Sorti le : 05/01/2012
«Nous regrettions de ne l'avoir pas vue de face, de ne pouvoir associer aucun visage à la sirène au chant de laquelle Émile avait cédé, aucun visage sur lequel nous aurions pu lire, comme si cela avait été possible, que cela devait arriver, ou du moins avoir l'explication du charme délétère auquel il avait succombé, car nous y aurions nous-mêmes succombé, hommes, femmes, un charme irrésistible...» Qui est celle que l'on appelle l'Anglaise ? Ce n'est d'abord qu'une voix au téléphone, qui veut parler avec Émile, le maître de maison. On est dans une vieille demeure, au bord de la mer, à Saint-M. Émile, un sexagénaire, fait vivre sa famille : sa mère, Elisabeth H., ancienne résistante, dite la Florès, ses quatre demi-soeurs globalement appelées les Coac (de la première lettre de chaque prénom) et la cinquième, Agnès. Pendant quelques jours de début d'été, on spécule sur l'Anglaise, dont on dit qu'elle convoiterait une villa voisine. Un journaliste de la presse à scandale, Bob Escale, aide le groupe à découvrir l'identité de l'Anglaise, lorsque la tragédie éclate...
Catherine Lépront est l'auteur d'une vingtaine de romans, nouvelles et essais, parmi lesquels Une rumeur, Namokel, Des gens du monde, Esther Mésopotamie, Le Beau Visage de l'ennemi, publiés chez Gallimard et au Seuil. Elle travaille dans l'édition.
Dans le calme d'une maison de grandes vacances, l'annonce de l'arrivée d'une inconnue fait l'effet d'une bombe dans une famille sereine. Et si l'invitée surprise était la tragédie ?...
De leurre en leurre, Catherine Lépront nous entraîne dans une narration subtile, mêlant avec finesse des scènes presque oniriques - un vol de coccinelles, une adolescente écaillée de lumière - et la présence charnelle de l'amour jusqu'au tragique. Catherine Lépront, décidément, tient dans le roman français une place à part, et précieuse.
Tout l'art de Catherine Lépront réside dans ce métier de tisserand : avec L'Anglaise, elle broche les émotions de ses personnages, comme de la soie sauvage dans le beau velours bleu-vert d'un paysage marin dont elle nuance, grâce à la lumière, les reflets...
Catherine Lépront aspire son lecteur jusqu'au centre de sa tragédie. En douceur, et sans qu'il y prenne garde. Sa phrase procède par contournements, par évitements. C'est ainsi qu'elle nous emporte sous des flots profonds de sensations, dans l'épaisseur des sentiments. Elle montre "combien vorace et impérieux demeure, à toute fin, le désir". L'Anglaise est le roman d'un homme qui a consacré sa vie à "ce que représente pour lui une passion". C'est dans cette magnifique représentation que Catherine Lépront excelle. Et elle nous bouscule en nous expliquant que le rêve, par essence "volatil", d'un amour, ne survit pas, en définitive, à la réalité du désir. La passion, pour Catherine Lépront, est une mise en scène de soi.
C'est dans les plis et replis de la phrase de Catherine Lépront que résident la beauté, l'épaisseur mystérieuse et remarquable de ses livres...
Tous ensemble, avec quelques autres, sont rassemblés par Catherine Lépront, en quelque sorte convoqués sur scène. Pour jouer une partition qui n'est ni celle de Théorème ni celle de La Cerisaie, mais qui emprunte à l'un et à l'autre, et s'emploie à creuser en profondeur les émotions, les caractères, les destins croisés de chacun. Avec la précision, l'alacrité, le sens de la nuance et l'empathie subtilement teintée d'ironie qu'on sait à la romancière, et qui nous la rendent plus que précieuse.
1. Nous
Au début, entre les deux guerres, la famille H. n'avait qu'une cabine de bain, avec son nom, l'isba, écrit sur le fronton. Elle était située au niveau de la place de l'Hôtel-de-Ville, parmi onze autres cabines. Plus il en avait été construit par la suite, à mesure que s'allongeaient le chemin de planches et la partie aménagée de la plage de galets et de la promenade du bord de mer, et plus l'isba initiale - un 1 avait été ajouté à son nom - et sa jumelle acquise dans les années soixante-dix, l'isba 2, s'étaient éloignées du centre et rapprochées de la maison des H. - tandis que celle-ci, la datcha, était de moins en moins à l'écart, là-bas, au sud, au bord du ruisseau, maintenant à sec une bonne partie de l'année. Il y avait désormais plus de deux cents cabines. Mais qu'un quidam vienne demander à la mairie ou au syndicat d'initiative à en louer une pour quinze jours, ou même à l'année, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde à obtenir, et il s'attirait il y a encore un an et demi un vous n'y pensez pas ! mi-scandalisé mi-amusé - quelle naïveté ! -, s'il s'avérait qu'aucun lien ne le rattachait d'une manière ou d'une autre aux anciens acquéreurs, ceux des douze premières cabines, seuls habilités à le recommander. Ni pedigree ni adoubement, pas de cabine. Ce n'était pas une question d'argent alors, c'était une sorte d'octroi, et qu'il s'appliquât à une simple baraque en bois, démontée dès l'équinoxe de septembre, remontée après l'équinoxe de mars en un tour de main, ne le disqualifiait pas pour autant, il s'agissait d'un privilège. Aussi, tout humbles qu'elles étaient, les cabines conféraient à l'ensemble de leurs heureux bénéficiaires (pêcheurs, artisans, chômeurs et notables, et locataires et propriétaires de résidences principales ou secondaires) quelque chose d'aristocratique. Ils constituaient à eux tous une caste, quelque petite noblesse de plage, d'un hétéroclisme fantaisiste mais d'autant plus désuète depuis l'été 2007 que, déjà, des cabines disponibles étaient louées au prix fort. Et il était probable, du moins en avions-nous discuté, que le coût de la location de l'emplacement, resté pour l'instant stable pour les anciennes familles, finirait par atteindre pour elles aussi la somme jugée exorbitante qu'avaient payée à la commune les nouveaux acquéreurs, pour une semaine, pour un mois, ou pour l'année.
Il nous a semblé que risquait de tinter définitivement le glas de l'ordre ancien, menacé depuis cet été-là, une tradition non écrite, indépendante du sonnant et du trébuchant, qui avait présidé à la transmission de ce bien dérisoire, et qu'il fallait l'empêcher d'être à jamais rendu caduc par un nouvel ordre, soumis au pouvoir de l'argent - ça n'avait pas traîné -, qui se passait de toute discussion, de tout accommodement, indifférent à l'histoire vivante du lieu et de ses habitants, et des liens qui s'étaient noués entre eux - il s'agissait simplement et brutalement de savoir si, oui ou non, l'on pouvait acquitter la somme écrite, là, sur des formulaires, inédits jusqu'alors : depuis toujours la somme versée à la commune était reportée sur un cahier d'écolier, avec des colonnes tirées à la règle, une pour le nom, une pour la somme versée, une pour la date, une enfin pour le mode de paiement, pas de signature, pas de reçu.
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