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Auteur : Virginie Linhart
Date de saisie : 06/03/2012
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Seuil, Paris, France
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-02-102668-9
GENCOD : 9782021026689
Sorti le : 12/01/2012
1) Qui êtes-vous ? !
Je suis une réalisatrice de documentaires qui, parfois submergée par son sujet, ressens l'appel de l'écriture comme la seule voie possible pour en retracer l'ensemble de la complexité...L'écriture me permet aussi de jouer avec le "je", l'humour, le décalage, l'intériorité, l'ellipse... Cette liberté que je m'accorde à l'écrit je ne la trouve pas toujours dans le champ du documentaire, plus contraignant.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
Le livre s'interroge sur la façon dont les juifs survivants des camps d'extermination ont vécu leur vie après cette expérience de l'enfer. On connaît désormais bien, à travers les témoignages et les oeuvres historiques, l'histoire du génocide juif. Mais jusqu'à présent il n'existait aucun récit collectif du retour et du silence qui s'en est suivi. Au crépuscule de la vie de ces survivants, j'ai souhaité rendre compte de leur incroyable parcours après Auschwitz et de ce qu'ont représenté pour moi ces rencontres et nos discussions.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
"Avant de vous rencontrer, j'avais moins d'imagination."
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
"Le chant des marais", Hans Esser et Wolfgang Langhoff
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Dans les sujets auxquels je m'intéresse, je mêle toujours (pour l'instant !) la grande Histoire et la petite, l'universel et l'intime. Je crois que c'est cet aspect là que j'aime le plus partager avec les lecteurs, j'aime leur faire découvrir des univers et en même temps qu'ils aient le sentiment de se pencher sur leur propre album de famille...
«L'amour de mon grand-père pour la Suisse, où nous I passions nos vacances, m'a toujours agacée. À ses yeux, c'était le pays le plus formidable au monde. Comme si le fait que la Suisse se soit tenue à l'écart de la Seconde Guerre mondiale lui permettait d'échapper à son histoire tragique de juif polonais. Nous, ce n'était pas une chape de plomb qui recouvrait notre passé mais un épais manteau blanc de neige immaculée : jamais mon grand-père ne parlait de ce qu'il avait vécu, jamais il n'aurait toléré que ma grand-mère le fasse.
Pour comprendre leur histoire, il m'a fallu aller à la rencontre d'autres juifs survivants, rescapés de l'enfer des camps d'extermination. À eux, j'ai osé poser les questions qui m'ont été si longtemps interdites : comment renouer avec le fil d'une existence interrompue dans une telle violence ? Comment se reconstruire quand tant des vôtres ont disparu ? Comment croire en l'avenir, à l'amour, en la descendance ? Comment vivre après ?
C'est en les regardant, en écoutant leur récit, en riant avec eux, même du pire, que j'ai enfin compris ce qui plaisait tant à mon grand-père en Suisse.»
V. L.
Réalisatrice de documentaires historiques et politiques, Virginie Linhart a publié Le jour où mon père s'est tu (2008) et Volontaires pour l'usine. Vies d'établis 1967-1977 (rééd. 2010).
Ces hommes et ces femmes, pourtant rompus à l'exercice du témoignage sur leur expérience concentrationnaire, ont souvent eu du mal à parler de cette part plus intime de leur vie...
Leurs témoignages sont rares et émouvants.
Comment vivre après avoir connu l'horreur ? Comment parler de l'indicible ? Virginie Linhart donne la parole aux rescapés de la Shoah, et fait entendre ces voix trop longtemps tues...
Une enquête difficile, délicate, un mot de travers et les visages se ferment, la parole s'évapore. Ils sont une vingtaine à avoir témoigné. Ils racontent la gêne à leur égard, contrastant avec l'enthousiasme entourant les résistants et prisonniers de guerre...
"Les oreilles étaient fermées, alors les bouches se sont tues", explique Gabriel. A 45 ans, Virginie, elle, ne cesse d'ouvrir grand ses oreilles. Son ouïe est fine, ses ondes sont douces. Et sa quête, précieuse et urgente. Ses témoins sont tous octogénaires...
L'enquête de Virginie Linhart auprès des survivants, qui se sont heurtés à la surdité et au silence d'une France trop pressée de tourner la page, montre le conflit entre volonté de dire et incapacité à transmettre l'indicible.
De livres en films et de films en livres, Virginie Linhart continue d'explorer sa lourde et riche hérédité...
Beaucoup de ces témoignages étaient déjà connus, ils ne constituent pas l'essentiel du livre. La question sur laquelle l'auteure a particulièrement travaillé est : comment revient-on à la vie normale après ? «Le retour sur le sol français d'un peu moins de 2 500 juifs survivants des camps de concentration - sur presque 76 000 déportés de France - n'avait jamais fait l'objet d'un travail spécifique.» Cependant, le coeur de l'ouvrage, écrit à la première personne, c'est la façon dont Virginie Linhart assemble peu à peu ces briques pour explorer sa propre identité. Elle le fait de manière alerte, ce qui rend le livre extrêmement fluide.
La Suisse
Je suis une très bonne skieuse. Tout le monde s'étonne quand je l'affirme. C'est vrai qu'en principe les bons skieurs appartiennent à l'une des catégories suivantes : soit ils ont été élevés à la montagne, soit ils sont issus de milieux privilégiés dont les moeurs sociales passent par les vacances aux sports d'hiver, soit ils viennent de familles au sein desquelles l'activité sportive est valorisée. Ce n'est pas mon cas. Je suis née à Paris, je ne viens pas de la grande bourgeoisie, personne dans ma famille n'est très sportif. Il n'empêche que tous les hivers de notre enfance, mon frère et moi avons dévalé les pistes enneigées de Verbier, une station suisse du Valais français qui connaît aujourd'hui une renommée internationale grâce à son domaine skiable. L'un des plus beaux d'Europe, paraît-il. Je n'en sais rien : je n'ai jamais skié ailleurs qu'à Verbier.
C'est à mon grand-père Jacob que je dois d'être devenue une si bonne skieuse. Mon grand-père n'était pas suisse mais juif polonais. Après avoir fui l'antisémitisme en Pologne, avoir rejoint son frère aîné Joseph en Italie, puis s'être séparé de Joseph qui avait décidé d'aller à Londres - ce qui était vraiment une bonne idée pour un juif polonais voulant sauver sa peau -, il est arrivé à Paris juste avant la guerre. Dans un hôtel où logeaient des réfugiés d'Europe de l'Est, il a rencontré Masza Finkielsztein, juive polonaise originaire de Varsovie, qui vivait la plupart du temps dans la capitale depuis quelques années déjà. Ensemble, ceux qui allaient devenir mon grand-père et ma grand-mère sont parvenus à passer la ligne de démarcation et à se cacher en zone sud, à Nice, puis dans l'arrière-pays lorsque toute la France a été occupée par les Allemands. C'est dans cette région que mon père Robert est né en avril 1944, à quelques mois de la libération de Paris, alors que le gouvernement de Vichy allié aux forces d'occupation nazies continuait de rafler des familles entières de juifs aussitôt déportées vers les camps de la mort.
Après la guerre, mon grand-père se lança dans le commerce, avec ce qui me semble être aujourd'hui l'énergie du désespoir. L'étudiant en droit brillant, qui avait passé tout son cursus universitaire debout au fond de la salle parce que dans son pays natal les juifs n'avaient pas le droit de s'asseoir sur les bancs de l'université, renonça à la carrière dans la magistrature dont il rêvait, pour faire vivre sa femme et son fils.
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