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Auteur : Henry Miller
Préface : Maurice Nadeau
Traducteur : Marie-Odile Fortier-Masek
Date de saisie : 11/05/2012
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Buchet Chastel, Paris, France
Collection : Références littéraires
Prix : 23.00 € / 150.87 F
ISBN : 978-2-283-02529-1
GENCOD : 9782283025291
Sorti le : 19/01/2012
En 1947, l'oeuvre romanesque d'Henry Miller, jugée obscène et subversive, est censurée en France. C'est alors que Maurice Nadeau, critique littéraire et directeur d'une collection chez Buchet/Chastel où il le publiera bientôt, crée en sa faveur un " comité de défense " : une amitié naît qui liera les deux hommes jusqu'à la mort de Miller en 1980, comme en témoignent ces courriers publiés ici pour la première fois.
Sur le mode libre de la conversation, ces lettres pleines de verve et de générosité parlent de lectures et de famille, d'écriture et de politique, d'amours et de finances. Tantôt en anglais, tantôt en français, Miller y dévoile son goût pour l'aquarelle et sa passion des listes de livres lus ou à lire, réfléchit à la notion d'obscénité et à la nature de la censure, et réaffirme son refus de toute aliénation. Complicité intellectuelle, travail de l'éditeur avec son auteur, affection renforcée par la fréquentation des deux familles lors des séjours parisiens de Miller : indémêlables, ces différents liens se resserrent au fil de lettres de plus en plus intimes et spontanées.
Cet ensemble inédit issu des archives personnelles de Maurice Nadeau, complété par un choix d'articles critiques, est l'occasion de réunir ces deux figures majeures du monde des lettres. Surtout, il laisse entrevoir l'envers de la création littéraire à travers les confidences d'" un simple écrivain, un homme dont toute l'histoire (...) est celle d'une libération ".
Maurice Nadau est né en 1911. Élève de l'ENS de Saint-Cloud, professeur, résistant sous l'Occupation, il publie en 1945 une Histoire du surréalisme traduite en plusieurs langues. Critique au quotidien Combat de Pascal Pia et d'Albert Camus, il crée en 1947 une collection, "Le Chemin de la vie", abritée à partir de 1950 par les éditions Buchet/Chastel. Il y publie Henry Miller, et fait découvrir au public français de nombreux auteurs étrangers.
En même temps qu'il publie son Gustave Flaubert, écrivain (Prix de la critique littéraire, 1984), Maurice Nadeau ne cessera plus de mener une triple activité de critique, de directeur de revue (Les Lettres Nouvelles, puis La Quinzaine Littéraire) et d'éditeur, assumant sans relâche son rôle de découvreur.
Henry Miller,naît en 1891 à Brooklyn où son père est tailleur. Au début des années 1920, il décide de se consacrer à l'écriture et épouse June, qui sera sa muse et le personnage central de plusieurs de ses romans. C'est avec elle qu'il découvre l'Europe. En 1930, il s'installe pour quelques années à Paris, où il se lie avec de nombreux peintres et écrivains et fait la rencontre d'Anaïs Nin. En 1942, il se fixe en Californie, où il mourra en 1980. Des Tropiques à J'suis pas plus con qu'un autre, de Printemps noir aux trois volumes de " La Crucifixion en rose ", Miller inaugure une approche inédite de l'écriture qui mêle fiction et autobiographie, lyrisme et crudité verbale. L'évolution de la réception de son oeuvre, de l'interdiction pour obscénité à la reconnaissance internationale, témoigne de l'évolution des moeurs et de la place accordée à la littérature.
La relation épistolaire entre Henry Miller et Maurice Nadeau démarre sous les auspices de la censure. En 1947, Tropique du Cancer et Tropique du Capricorne sont interdits pour obscénité...
Maurice Nadeau prend la plume pour le défendre dans Combat et crée un Comité de défense de Henry Miller...
Après le séjour des Miller chez Nadeau qui publiera entre autres son cycle de la Crucifixion en rose, sa prose intègre l'affection de ceux qui se sont côtoyés en privé, n'omettant jamais un mot pour les enfants et surtout pour son «admirable» Flaubert. Au fil des années, Miller évoque avec une sincérité et un enjouement constant ses enthousiasmes de lecteur, ses emballements pour des écrivains dans le besoin, pour lesquels il intercède, comme Cossery, sa situation précaire, ses tracas de publication, ses textes en cours.
Le soutien des grands esprits français, à la sortie de «Tropique du Cancer», sera donc pour Miller émouvant à plus d'un titre. Nadeau va, quant à lui, mener une vaste collecte de fonds pour l'aider à subvenir à ses besoins, à ceux de ses enfants et de ses femmes (passées, présentes et à venir). Ils deviennent amis et ne cesseront, jusqu'en 1978, d'échanger des lettres, où l'on mesure combien l'écrivain était tombé amoureux de notre pays, jusqu'à en adopter maladroitement la langue pour les besoins de cette Correspondance, inédite à ce jour. Une Correspondance où l'on découvre un Miller intraitablement jeune, férocement vivant, et qui, peut-être moins lu ces derniers temps, pourrait faire son come-back d'écrivain hédoniste à l'heure où la philosophie du plaisir n'a jamais mieux fait vendre et où il provoquerait moins par le récit de ses galipettes que parce qu'il tenait le bonheur pour l'art ultime : «Je vis, je suis heureux, je travaille. Je suis béni, et je le sais.»
MON AMI HENRY
PAR MAURICE NADEAU
J'ai été, d'abord, son lecteur enthousiaste et, comme beaucoup d'autres, subjugué par les premières lignes de Tropique du Cancer : «J'habite Villa Borghèse. Il n'y a pas une miette de saleté nulle part, ni une chaise déplacée. Nous y sommes tout seuls, et nous sommes morts.» L'un de mes premiers articles dans Combat, où je viens d'être engagé, est pour saluer cet Américain inconnu (de moi), à propos duquel je ne crains pas d'évoquer des ancêtres en révolte, Lautréamont et Rimbaud. Je deviens son admirateur et son «ami» sans qu'il le sache, alors que l'ont vraiment approché et sont devenus ses amis les peintres, poètes, individus en marge, glorieux et moins glorieux qu'il a plaisir à célébrer dans ses textes. Il possédait cette faculté de polariser autour de sa personne et de son oeuvre confondues un intérêt, d'abord de curiosité, qui se changeait bientôt en désir de relations personnelles, comme s'il avait trouvé par son comportement devant la vie et par sa conception de l'écriture «la solution».
Dès sa publication Tropique du Cancer obtient un succès de scandale. Les ligues de moralité s'émeuvent et mettent en branle l'appareil judiciaire, obligent les pouvoirs publics à intervenir. On déterre un décret de 1939, pris en vue de réprimer, à la veille de la guerre, les agissements d'agents étrangers soupçonnés de porter atteinte au moral de la nation, pour en rendre justiciables l'auteur des Tropiques (le Capricorne a suivi de peu le Cancer), ses traducteurs, ses éditeurs, et jusqu'aux libraires, coupables de s'en faire les propagandistes. L'auteur de la plainte dirige un «Cartel d'action sociale et morale», association privée, mais excipe auprès des juges de l'avis conforme d'une «Commission consultative de la famille et de la natalité», organisme officiel formé de magistrats et d'un représentant de la Société des gens de lettres. Tous sont unanimes, y compris ce représentant, pour que les poursuites soient engagées. L'affaire prend un tour tel que l'éditeur du Capricorne, Maurice Girodias, se voit directement menacé - Miller est aux États-Unis, loin des foudres de la justice française - et que le traducteur du Cancer (il avait usé d'un pseudonyme), l'honnête et regretté Henri Fluchère, angliciste renommé qui vient d'être bombardé à la tête de l'Institut français d'Oxford, vient prier le journaliste que je suis de ne pas révéler son nom.
L'occasion est trop belle pour que, disposant d'une tribune, la page littéraire de Combat, je n'en use pas pour ameuter contre le mauvais coup qui se prépare au nom des «bonnes moeurs». A mon tour j'accuse, alors que nous venons d'être libérés, les nostalgiques de Vichy qui, tel le dirigeant du «Cartel d'action sociale et morale», non contents d'exiger des poursuites contre des écrivains, osent demander, comme au bon vieux temps, la «censure préalable» des ouvrages à paraître. Je prends l'initiative de constituer un Comité de défense d'Henry Miller, de ses éditeurs et traducteurs. André Gide, prudent, réserve sa réponse et finit par accepter, Roger Martin du Gard refuse au nom de principes qui ont jusque-là guidé sa vie contre l'embrigadement collectif, mais dit sa sympathie ; Georges Bataille, Max-Pol Fouchet (directeur de la revue Fontaine), Pierre Seghers, André Breton, Paul Éluard, quelques critiques en vue et jusqu'à André Rousseaux, critique du Figaro, donnent leur accord. Le représentant de la Société des gens de lettres à la Commission de la famille et de la natalité parle de malentendu, et démissionne de ladite Commission où il ne sera pas remplacé. Nous affirmons publiquement «qu'il ne saurait y avoir de procès Miller, qu'on ne peut accorder aux Ligues de moralité le pouvoir d'intervenir dans les problèmes de l'expression artistique, et que l'idée d'une censure préalable appliquée aux oeuvres de l'esprit est inadmissible» (Combat, 1er novembre 1946).
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