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Auteur : Sheila Kohler
Traducteur : Michèle Hechter
Date de saisie : 11/04/2012
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Table ronde, Paris, France
Collection : Quai voltaire
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-7103-6754-3
GENCOD : 9782710367543
Sorti le : 05/01/2012
Un presbytère à l'ambiance sombre, austère, feutrée. C'est là que vit le pasteur Brontë ainsi que Charlotte, Anne, Emily et Branwell. Le roman à mi-chemin entre la biographie et la fiction raconte l'enfance de ces soeurs, obligées de se cacher sous des pseudonymes masculins pour se faire publier, leurs envies de jeunes femmes, amoureuses, tourmentées, mélancoliques, à l'image de leurs héroïnes fantasmées. Et ce frère Branwell, qui se rêvait le poète le plus célèbre de la famille mais qui s'est plutôt illustré aux comptoirs des pubs du village ou dans les fumeries d'opium. Un roman très intéressant qui apporte un éclairage nouveau sur les rapports entre les soeur Brontë et leur père ainsi que leurs ambitions, leurs rêves, leurs passions... On plonge avec délice dans cette ambiance si particulière qui caractérisait déjà les romans des soeurs Brontë.
1) Qui êtes-vous ? !
Je suis écrivain, professeur et la mère de trois filles.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
Celui d'un personnage qui s'épanouit et réussit par le biais de l'écriture à prendre une revanche sur son temps, sur sa condition féminine et sur son environnement proche.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
«Que sait-elle du coeur humain, de l'amour ?»
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Une musique maîtrisée, idéalement du Mozart, une émotion contrôlée.
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Il me semble que j'ai voulu parler de la solitude dans laquelle nous vivons tous, et de cette occasion que nous offrent l'écriture et la lecture de sortir de soi, de partager avec d'autres sa vie, ses désirs et dire tout haut, comme Charlotte Brontë : «Injuste, injuste !»
«Avec une incroyable aisance, Sheila Kohler oscille entre fiction et biographie, entre la vie intérieur de Charlotte Brontë au moment où elle écrit Jane Eyre et le spectacle de la rivalité professionnelle entre les trois soeurs Brontë.»
J.M. Coetzee
Dans le calme et la pénombre, au chevet de son père qui vient de se faire opérer des yeux, Charlotte Brontë écrit, se remémore sa vie, la transfigure. Elle devient fane Eyre dans la rage et la fièvre, et prend toutes les revanches : sur ce père, pasteur rigide, désormais à sa merci, sur les souffrances de son enfance marquée par la mort de sa mère et de deux soeurs aînées, sur sa passion malheureuse pour un professeur de français à Bruxelles, sur son désespoir face à son frère rongé par l'alcool et la drogue, sur le refus des éditeurs qui retournent systématiquement aux trois soeurs Brontë leurs premiers romans, envoyés sous pseudonyme. Sheila Kohler se glisse dans la tête de Charlotte Brontë et de son entourage afin de décrire les méandres de la création. Sans se départir du style cristallin de ses précédents ouvrages, elle restitue avec finesse le climat qui a donné naissance aux oeuvres des soeurs Brontë : Jane Eyre, bien sûr, mais aussi Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey, trois joyaux de la littérature anglaise.
Née en 1942 à Johannesburg, Sheila Kohler, après des études à Saint Andrews, quitte son pays pour rejoindre l'Europe, puis, en 1981, s'installe aux États-Unis. Elle enseigne aujourd'hui à Bennington et à Princeton. Elle est l'auteur de huit romans (The Perfect Place, The House on R. Street, Cracks, The Children of Pithiviers, Crossways, Bluebird or the Invention of Happiness, Becoming Jane Eyre, Love Child) et trois recueils de nouvelles. Elle a été récompensée à deux reprises par le O'Henry Prize, ainsi que par l'Open Fiction Award, le 4Villa Cather Prize et le Smart Family Foundation Prize. Ses livres ont été traduits dans huit langues. Deux de ses romans sont parus en français : Un endroit de rêve (Gallimard, 1991) et Splash (Gallimard, 2001), adapté au cinéma par Jordan et Ridley Scott avec Eva Green dans le rôle principal.
C'est à la fois un grand roman et la matrice de dizaines d'autres. Rares sont les oeuvres qui, autant que le Jane Eyre de Charlotte Brontë (1847), ont excité l'imagination d'autres écrivains au point de faire mieux que les influencer : leur inspirer des livres, dont la source est transparente. Il y a eu de nombreuses réécritures des amours de Jane Eyre, l'orpheline devenue gouvernante, et de Rochester (dont l'exemple le plus éclatant reste sans doute Rebecca, de Daphné du Maurier, 1938)...
Il ne manquait plus, peut-être, que le roman du roman, celui sur la gestation et l'écriture du livre. Voici cette lacune comblée avec Quand j'étais Jane Eyre, troisième livre traduit en France de la Sud-Africaine Sheila Kohler...
Quand j'étais Jane Eyre évoque avec précision, sans forcer le trait, les états par lesquels fait passer le travail de création. Si l'écriture de Sheila Kohler est à ce point classique qu'on en vient, dans certains passages, à soupçonner l'auteure de se livrer à un pastiche, elle donne parfois l'impression de tenir là le roman d'une quatrième soeur Brontë.
Sheila Kohler se glisse dans l'esprit de l'aînée des trois soeurs romancières pendant l'écriture de «Jane Eyre»...
Délicat pari de s'attaquer à un monument de la littérature anglaise. Son compatriote et ami J. M. Coetzee a froncé les sourcils quand elle lui a parlé de son projet, lui conseillant tout de même : «Alors, ne restez pas trop près de la vérité.» Ce demi-satisfecit lui a conféré une forme de liberté. «Il y a tellement de vides dans leurs vies. On ne sait pas ce qu'ils se sont dit. Et on met davantage de soi-même dans la fiction que si on restait avec les faits.» Enseignante à Princeton, publiée pour la première fois à 42 ans, Sheila Kohler avait jusque-là produit des histoires plutôt autobiographiques. Sa soeur disparue trop tôt flotte derrière les jeunes filles perdues dans ses pages. Love Child, son dernier opus, est basé, dit-elle, sur la vie de sa mère. Une femme qui a hérité de son mari une petite fortune doit décider de son légataire. «Ma mère a décidé de ne pas me la laisser.» Kohler n'a pas eu plus de mal à se glisser dans la tête de Charlotte pour conter les confluences d'émotions, les résurgences de souvenirs, au fil de la croissance de Jane Eyre. Elle s'est également glissée dans la peau d'Emily la sauvage et d'Anne la douce.
PÈRE ET FILLE
Il est réveillé par le grattement d'un crayon sur du papier : le bruit perce l'obscurité. Il est allongé sur le dos, immobile, aux aguets. Ses oreilles se tendent comme une puissante voilure déployée. Le monde ne l'atteint que par ses sons, qu'il trouve trop rares.
Même ceux qui viennent de la calme Boundary Street, en bordure de la grande ville industrielle, lui sont étrangers. A part le grattement, il n'entend pas grand-chose, un cri, le frottement des roues d'une charrette plus bas, l'appel d'un oiseau citadin. Il aspire aux bruits sauvages de sa maison de village sur les hauteurs : le gémissement grave du vent sur la lande, l'aboiement d'un chien, le craillement des corneilles, la cloche de son église.
Son monde lui manque : la courbe douce d'une colline solitaire ; l'allégresse d'un aigle plongeant dans l'air bleu en quête de nourriture pour ses petits. A présent, il est un oiseau aux ailes blessées. Est-il tombé «dans le gouffre sans fond de la perdition» ?
Va-t-il demeurer «prisonnier d'infrangibles chaînes» ? Enfant, il se récitait Milton par coeur et les mots lui viennent tout seuls. Dans le noir, il éprouve l'ardeur du poème.
Il s'imagine ouvrant la porte d'entrée de son presbytère, l'escalier baigne dans la lumière de la fenêtre, en une course folle, des pattes se lancent sur le sol en pierre pour l'accueillir. Keeper ou la petite Flossy, l'épagneul King Charles noir et blanc trop choyé, lui sautent dans les bras. Il sent l'odeur sauvage de l'herbe et du vent venue de la lande. Le canari qui chante dans sa cage lui manque aussi, et les oies d'Emily. Il a marché des heures avec les chiens. Parcourir d'un pas vif, par tous les temps, la sombre bruyère des collines lui a chauffé le sang et le coeur, inspiré ses poèmes. Ses enfants aiment toutes sortes d'animaux, comme lui, mais, bien sûr, les chiens ne l'ont pas accompagné ici.
Les cloches de l'église sonnant les heures, il ne les entend pas non plus, dans cette partie de la ville. Il imagine que le carillon qui a réglé si longtemps ses jours et ses nuits l'appelle à son Dieu. Dieu ne peut l'avoir abandonné. Il retrouvera sûrement la voie vers la lumière divine.
Le jour se lève-t-il ? Depuis combien de temps est-il allongé, ici ? Cette immobilité, cette impuissance, cette perpétuelle obscurité sont trop dures à supporter. Dieu, aide-moi !
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