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Tu as déjà tué un rhinocéros toi ? demande le petit garçon.
Lui : Oui et non.
Le petit garçon : Et ta maman qui est morte tu l'as tuée ?
Lui : Je ne sais pas. Ça m'est égal. Il ne faut pas avoir peur de tuer.
Le petit garçon : Tout le monde a déjà tué quelqu'un.
Lui : Oui. Tout le monde. A tué ou tuera.
Le petit garçon : Moi je ne vais pas mourir par exemple dès que tu seras parti ?
Lui : Personne ne meurt jamais.
Les courts extraits de livres : 11/05/2012
Une immense couverture jetée à même le sol dans ce qui serait un camp militaire au milieu de nulle part. Une couverture comme un lac sombre froissé immobile, de la fixité d'une pierre liquide.
Sur laquelle des hommes dorment vêtus de leurs uniformes sales et défaits. Ce sont des corps imbriqués, enlacés presque avec tendresse. On dirait des enfants dans une mer tiède. Leurs visages plongés dans l'inconscience du sommeil. Certains pieds nus. D'autres mal chaussés. On voit un ventre, un dos découverts. Une main inerte avec des ongles noirs et cassés. Les hommes ont dispersé leurs armes autour d'eux comme des bijoux abandonnés dont ils se seraient défaits à la hâte.
Un peu plus loin dans les herbes croisent dans l'ombre de très petits animaux parfois accrochés les uns aux autres comme cela arrive aux êtres vivants sans idée d'un autre monde que celui au bout de leur vision et de leurs sens. Sauterelles aux fines jambes de danseuses vertes. Musaraignes de velours. Scarabées la carapace cirée. Petits observateurs sans mémoire, vissés dans l'herbe ou l'écorce, ou la poussière, témoins d'une vie parallèle minuscule et puissante.
En lisière du camp un homme veille assis sur une pierre près des soldats endormis. Probablement leur chef. Il reste longtemps la tête entre ses mains et, au bout d'un moment, il entend le souffle d'une brise dans les arbres. Il est tôt et ils ne sont pas morts. Lui entend des vagues se briser sur un rivage imaginaire. Un océan. Le jour se lève à peine. Puis l'homme se dresse comme un somnambule. De taille très moyenne avec un corps léger et musclé qui rappelle celui de certains cyclistes tremblant d'adresse sur leur légère machine ou celui d'un jeune torero désoeuvré dans l'arène. Il a des yeux creusés par la fatigue, noirs et vifs. Les yeux d'un animal. Et de petites mains fines abîmées. Il porte une barbe de plusieurs jours comme celui qui est resté longtemps sans comprendre ce qui se passe autour de lui avant de se rappeler, beaucoup plus tard, qu'il a le coeur brisé.