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Auteur : Oliver Sacks
Traducteur : Christian Cler
Date de saisie : 25/04/2012
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : La couleur des idées
Prix : 22.50 € / 147.59 F
ISBN : 978-2-02-101129-6
GENCOD : 9782021011296
Sorti le : 02/02/2012
Après avoir étudié l'ouïe dans Musicophilia, Sacks explore ici la vision.
La méthode est la même : une série de petites nouvelles neurologiques, récit de cas étonnants : la musicienne qui ne sait plus déchiffrer la musique (et bientôt ne reconnaît plus les objets), le romancier qui ne peut plus lire (mais étrangement arrive toujours à écrire), sa propre difficulté, à lui, Sacks, de reconnaître les visages, etc. Il ne s'agit pas de décrire les mécanismes de la perception visuelle en eux-mêmes mais (en explorant ces étonnantes pathologies) de comprendre comment, à partir de la perception, le cerveau organise et construit une " vision " cohérente et intelligible.
Le lire tresse l'évocation et le récit (car pour Sacks les patients sont toujours des compagnons, auxquels il rend visite, qu'il accompagne souvent pendant des années), les analyses d'autres cas (à travers des livres), les explications scientifiques (toujours claires, jamais lourdes), et enfin l'autobiographie : un long chapitre raconte comment Sacks lui-même a été victime d'une tumeur cancéreuse à l'un des deux yeux, le traitement par irradiation, et les symptômes étranges (trou dans la vision, perte de la stéréoscopie, etc.).
Il y a donc beaucoup de scènes concrètes et frappantes : une course dans un supermarché avec quelqu'un qui ne reconnaît plus les objets, etc. Enfin, Sacks tente de comprendre le travail de l'esprit lui-même, notamment chez les aveugles : Qu'est-ce qu'une image intérieure ? Est-ce cela, la pensée ? Ou peut-on penser autrement ?
O.Sacks, célèbre neurologue anglo-américain, né à Londres, est médecin, professeur de neurologie et de psychiatrie à la Columbia University (New York). Auteur de plusieurs best-sellers, notamment L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau (1990), et plus récemment, de Musicophilia (2009).
Vous allez rencontrer dans ce livre un être singulier, une sorte d'anthropologue sur Mars (Mars étant ici la planète des «minorités neurologiques»). Pour qui ne connaîtrait pas encore Oliver Sacks, sachez qu'on a affaire à un singulier neurologue britannique, thérapeute original et, surtout, talentueux conteur de récits cliniques. Des récits - parfois hallucinants au sens propre - qui montrent comment la nature et l'esprit humain peuvent se conjuguer et s'entrechoquer inopinément, produisant des histoires étranges, des symptômes proches de rêves et de cauchemars que tout un chacun a plus ou moins connus dans sa vie. Ne cherchez pas Freud, sinon dans une note de bas de page qui renvoie à la courte période de sa vie où il avait été neurologue ; le docteur Sacks s'intéresse en effet moins à l'inconscient qu'au cerveau...
Oliver Sacks lui-même se dit atteint de prosopagnosie (difficulté à reconnaître les visages). Nous connaissons tous la «variante normale» de ce symptôme (où diable ai-je déjà vu cette personne ? Je suis déjà venu ici, mais quand et avec qui ?). Ce qui peut conduire à des situations délicates, quand on confond X avec Y, ou quand - tel Sacks lui-même - on demande à un inconnu lors d'un mariage d'identifier l'homme assis à côté de sa propre fille (serait-ce son mari ?) ou, plus dévastateur encore, ne pas reconnaître son enfant dans un groupe de bambins ! Il est même arrivé à Oliver Sacks de ne pas reconnaître son analyste dans l'immeuble, quelques minutes seulement après la fin d'une séance.
Aujourd'hui, la médecine a entendu le message des "médecins romantiques". La psychologie clinique devient un cursus complémentaire des spécialités, une médecine multidisciplinaire se développe, la musicothérapie et l'art-thérapie entrent à l'hôpital. Dans son dernier livre, L'Oeil de l'esprit, Oliver Sacks continue ses recherches à travers de nouveaux "contes cliniques" sur l'altération de la vue. Il nous montre l'extraordinaire capacité de malades retournant leurs fonctions lésées, développant leurs autres sens - comme cet aveugle réparant son toit seul, ou lisant en écrivant avec ses mains. Mais pourquoi le font-ils ? Ils veulent retrouver une existence plus riche, redéployer leur personnalité enfermée dans la cage de la maladie. Renouer avec la dimension "romantique".
Son nouveau livre, L'Oeil de l'esprit, explore lui aussi l'étrange beauté de nos mondes intérieurs, à la découverte de ce don mystérieux que nous appelons voir. Un livre splendide. Peut-être le plus beau qu'il ait écrit. Qu'est-ce que voir ? C'est sur la rétine de nos yeux que s'imprime la lumière, mais c'est dans la pénombre de notre cerveau que surgissent les couleurs, les mouvements, le relief et que naît leur signification, tissée d'émotions, de souvenirs et d'attentes. Nous ne sommes pas conscients des mécanismes qui rendent possible ce miracle quotidien, cette réinvention, en nous, de ce que nous appelons la réalité. L'Oeil de l'esprit explore les mystères de la lecture...
Mais ce qui donne à L'Oeil de l'esprit son éclat exceptionnel et sa profonde beauté, c'est d'être à la fois, comme tous les livres de Sacks, un voyage initiatique à la découverte de l'autre, dans ce qu'il a de plus vulnérable et de plus secret, et aussi, comme les extraordinaires témoignages de Grandin, de Tammet, d'Hustvedt et de Jollien, un récit de l'intérieur, qui dit l'étrangeté du monde que vit celui qui écrit.
Maurice Merleau-Ponty n'est pas mort, il vit à New York, il est neurologue. En 1960, le philosophe français consacrait son dernier été provençal à la rédaction de L'oeil et l'esprit, condensé de ses réflexions sur le regard et la peinture. Qu'est-ce que voir ? Qu'est-ce que cette déflagration prodigieuse des choses en nous, qui semblent à chaque instant nous éclabousser de leur présence ?...
Etonnant écho, par-delà les disciplines et les décennies, de la notion d'entrelacs chère à Merleau-Ponty, cet entrelacement secret du moi et du monde, du corps et de l'esprit, où tous les problèmes de la philosophie devaient selon lui se fondre et se résoudre. Une telle rencontre dans l'histoire de la pensée est rare. La joie d'en être le lecteur témoin l'est tout autant.
Lecture à vue
J'ai reçu la lettre suivante en janvier 1999 :
Cher docteur Sacks,
Voici mon problème (très inhabituel), en une phrase et en termes non médicaux : je ne peux pas lire. Je ne lis plus la musique ni quoi que ce soit d'autre. Dans le cabinet de l'ophtalmologue, je parviens toujours à lire séparément les lettres de l'échelle optométrique de la première jusqu'à la dernière ligne. Mais je ne lis pas les mots, et j'ai le même problème avec la musique. Me heurtant à cette difficulté depuis des années, j'ai consulté les meilleurs médecins, qui ne m'ont été d'aucun secours. Si vous trouviez le temps de me recevoir, je serais heureuse comme tout et vous en serais extrêmement reconnaissante.
Bien à vous,
Lilian Kallir
Je téléphonai à Mme Kallir - j'eus le sentiment que c'était plus approprié que de répondre par écrit comme je l'aurais fait normalement - parce que, tout en paraissant avoir rédigé cette lettre sans peine, cette correspondante y avait précisé ne plus pouvoir lire du tout. Je la contactai donc par téléphone puis fis en sorte de la recevoir dans le service de neurologie où je travaillais.
Mme Kallir se rendit peu après dans ce service - je découvris ainsi que c'était une femme de soixante-sept ans cultivée, pleine de vivacité et au fort accent praguois -, où elle me raconta son histoire beaucoup plus en détail. Elle était pianiste, me dit-elle... En fait, je la connaissais de nom : j'avais déjà entendu parler de cette brillante interprète de Chopin et de Mozart (elle avait donné son premier concert public dès l'âge de quatre ans - c'est «l'une des musiciennes les plus naturelles que je connaisse», avait déclaré l'illustre pianiste Gary Graffman).
Le premier dysfonctionnement patent s'était produit au cours d'un concert remontant à 1991. Elle devait interpréter des concertos pour piano de Mozart, et le programme avait changé à la dernière minute, le dix-neuvième concerto pour piano étant subitement remplacé par le vingt et unième : quand elle avait feuilleté la partition de ce vingt et unième concerto, elle avait découvert avec stupeur qu'elle lui était totalement inintelligible ! Elle avait eu beau distinguer clairement et distinctement les portées, les lignes et chacune des notes, aucun de ces éléments ne lui avait semblé concorder avec les autres ni avoir de sens. Cette difficulté devait avoir quelque chose à voir avec ses yeux, avait-elle pensé... mais elle avait interprété ensuite parfaitement ce concerto de mémoire, si bien qu'elle avait minimisé l'importance de cet étrange incident en le rangeant dans la catégorie «des choses qui arrivent» !
Quelques mois plus tard, ce problème était revenu, puis sa capacité de lire les partitions musicales s'était mise à fluctuer. Si elle était fatiguée ou malade, elle était à peine capable de les déchiffrer, alors que sa lecture à vue était aussi aisée et rapide que d'habitude lorsqu'elle était fraîche et dispose. Son problème ne s'était pas moins aggravé dans l'ensemble : tout en continuant à enseigner, à enregistrer des disques et à donner des concerts aux quatre coins du monde, elle dépendait de plus en plus de sa mémoire musicale et de son vaste répertoire, car il lui était devenu impossible d'apprendre de nouveaux morceaux rien qu'avec la partition. «Jusque-là, je déchiffrais tout à merveille : je jouais facilement un concerto de Mozart à vue et, maintenant, j'en suis incapable», commenta-t-elle.
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