Editeurs, auteurs, valorisez vos livres.
Libraires, partagez vos découvertes.
Inscrivez-vous à la Lettre des Libraires.
Découvrez sur votre mobile, en exclusivité, les choix des libraires, le courrier des auteurs, la revue de presse des livres, et des milliers d'extraits de livres en cliquant plus bas.
Auteur : Jean-Paul Chabrier
Date de saisie : 08/02/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Escampette, Chauvigny, France
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 9782356080417
GENCOD : 9782356080417
Sorti le : 15/01/2012
«Dénouons, si vous le voulez bien, le ruban bleu qui retient ce présent, entre tous merveilleux. Elle s'appelait Samuela, n'avait pas trois ans, et battait l'eau du bassin de ses petites mains potelées ; oh, son regard ! si vous l'aviez croisé, ses yeux si clairs, si amples. Elle allait autour de la fontaine, elle allait, penchée en avant, heureuse, heureuse, comme un ange découvrant ses ailes. Une enfant, piazza di Santo Spirito, dans la lumière pleine de l'immense après-midi ; il est trois heures, elle porte une robe bleu marine, de petites socquettes blanches, des chaussures ajourées. Mais comment vous rendre ces transparences ocellées, ces clartés autour d'elle disposées, appréciations voluptueuses du monde, ordonnance de la réalité ? Je n'ai pour cela qu'un souvenir, et la fragile équivalence d'un poème qu'on n'écrira pas (dois-je le regretter ?). Samuela, il ne me sert à rien, aujourd'hui, de retenir votre bras nu lançant un caillou dans l'eau lumineuse ; il ne me sert plus à rien de rattacher le noeud clair dans vos longs cheveux bouclés, vous êtes endormie à cette heure lointaine, tandis que je viens d'horriblement trahir notre secret.»
in C'est à vous que je pensais
Jean-Paul Chabrier vit à Angoulême.
Il a obtenu le Prix du livre Poitou-Charentes 2008 pour Vers le Nord.
Toute son oeuvre est traversée par deux sempiternelles questions de fond : «Suis-je vraiment au monde ? Pour y faire quoi ?» Pas étonnant que ses maîtres en littérature soient Kafka, Walser, Brautigan...
Il confie à ses personnages la mission de répondre à ces questions en les jetant dans des situations absurdes dont ils auront les pires difficultés à se libérer, voire qui perturberont leur évolution irrémédiablement...
Il faut insister sur les qualités d'écriture de cette oeuvre qui se singularise, entre autres, par l'usage de formules quelque peu désuètes, par une richesse de vocabulaire sans doute hors de saison. Une dénonciation, en creux, d'une certaine pauvreté de ce qui s'écrit aujourd'hui...
Ce recueil de nouvelles donne un large aperçu de la palette de l'auteur, de la drôlerie au désespoir, de l'innocence à la cruauté.
S'il fallait ne retenir qu'un titre, illustrant bien les questions exprimées plus haut, ce pourrait être : Vendredi prochain, je passe à la télévision régionale (page 69).
Bibliographie : L'amour est toujours bleu (Belfond 1979) - Un père (Minuit 1985) - ~La joie de vivre (La Table ronde 1996) - Sud-Ouest (L'Escampette 1998) - Vendant que tu étais à Florence (La Table ronde 2001) - J'ai rencontré Perdita (L'Escampette 2003) - autobiographie d'une arme à feu (L'Escampette 2005) - Vers le Nord (L'Escampette 2007) Comme seules savent aimer les femmes (L'Escampette 2010)
Midi sur la plage
JE VENAIS de me mettre sur le ventre et, sous moi, je sentais la chaleur du sable. Je regardais à l'autre bout de la plage cet endroit indistinct où l'eau de la mer, le ciel et le sable ne forment qu'une seule ligne. Plus encore qu'une ligne, il pourrait s'agir aussi bien d'une marge. Là, cette multitude de points de lumière, ces jeux de reflets et d'embrasements fatiguent le regard et exaspèrent les sens; moi-même, je me sentais particulièrement en marge du monde. Au loin, c'est le Mexique, plus loin encore, derrière les dunes, derrière le front des vagues et en avant de mes pensées, peut-être, la Terre de Feu. C'est : à elle seule désormais que je prêterai mon imagination. En ce début d'après-midi, je marchais dans une rue qui pouvait être la rue principale d'une ville aux couleurs d'ocres et de cendres. Je sentis alors sous moi la cendre même de ces paysages déchirés et brûlés. Du linge séchait aux fenêtres, serviettes et draps blancs qui renvoient la lumière. Je regardais partout ; des enfants silencieux jouent sur les trottoirs le long desquels stationnent les épaves de vieilles automobiles. Je marchais, j'avançais sans savoir où je pourrais bien arriver. Quelquefois, je passais devant des vieillards assis sur des chaises qu'ils sortent sur le seuil des maisons pour faire la sieste. Leurs yeux sont de la même couleur que celle de la terre, et leurs pauvres regards endormis ne trouvent jamais le repos. Des chiens sont immobiles, couchés contre les murs; parfois, une femme vêtue de noir traverse la rue, et puis, entrecoupé par le bourdonnement sourd des mouches, il y a le silence. J'ai fouillé mon sac de plage pour prendre mes lunettes de soleil. Je regarde le ciel, haut et limpide, et le soleil si blanc, si parfaitement blanc à ce point de sa course. Dans ses contours incertains s'échappent davantage de blancheurs. Pourtant, son halo théâtral absorbe les couleurs, toutes les nuances; un oiseau, cette fois, frontispice évanescent, passe devant lui : je voudrais parler de la vie des couleurs, maintenant, de celle des vagues tristes et muettes, ou encore de la carrière des oiseaux. J'ai baissé le regard et, encore aveuglés, mes yeux se sont posés sur le livre ouvert devant moi, en partie couvert de sable. Je l'époussetai. Que pouvais-je bien lire ce jour de septembre sur cette plage septentrionale de Californie ? Était-ce l'histoire de Daisy, celle de Fermina ou bien encore celles, plus argentines, de Casarès ? J'imaginais, maintenant, Daisy soulevant de ses deux mains sa robe blanche pour courir dans un sous-bois, claire tache de mousseline dans l'ombre tiède d'un après-midi d'été. Puis, de nouveau, à travers les lignes et les mots imprimés, je vis ceux d'un journal que je venais à l'instant de ramasser et qu'un vent capricieux poussait dans la rue molle de cette cité méridionale. Les cloches d'une église, proche et lointaine, se mirent à sonner à toute volée. Je jetai le journal et continuai ma route. Je poursuivis ainsi d'autres et nombreux rêves. Bientôt, j'arrivai sur une plage de sable blanc : belle, déserte, nue. Je m'étendis. Je me sentais à la fois fatigué et enivré. Je désirai dormir et fermai les yeux. Malgré les paupières, je perçus l'exubérante luminosité. Je me protégeai en blottissant ma tête dans l'arc de mon bras; mes yeux trouvèrent alors le noir intense, la profonde paix de ces ténèbres unies et accueillantes. Puis la Terre de Feu s'estompa peu à peu avant de se retirer de ma mémoire; ainsi, dans le sable, je roulai sur moi-même jusqu'à venir effleurer le corps de ma compagne. Un jour, de même, j'avais ainsi longtemps roulé dans le sable d'une plage normande sous le feu de l'artillerie allemande. Une autre fois, de la même façon, roulant dans de moindres dunes, c'était une jeune fille que j'aimai. Une fois immobilisé près d'elle, je substituai à l'ombre tendre de son flanc le tourment malade de ma passion. «Que fais-tu, me demanda-t-elle, sans même me regarder, essuyant ses lunettes de soleil, crois-tu que nous puissions rester ainsi longtemps sous un tel soleil ?» (...)
Copyright : lechoixdeslibraires.com 2006-2012 - Informations légales - Programmation : Olf Software - Accessibilité, CSS et XHTML : Gravelet Multimédia