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Auteur : Uwe Tellkamp
Traducteur : Olivier Mannoni
Date de saisie : 04/04/2012
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Grasset, Paris, France
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-246-73971-5
GENCOD : 9782246739715
Sorti le : 01/02/2012
Dresde, 1982. Les habitants d'un quartier résidentiel cossu se sont depuis longtemps accommodés de leurs conditions de vie. Toutefois, les membres de cette bourgeoisie est-allemande, véritable anachronisme en RDA, s'isolent parfois pour tourner le dos à la grisaille quotidienne.
A commencer par Meno, correcteur pour une maison d'édition, qui se doit de composer avec la censure ; mais aussi son beau-frère, chirurgien renommé qui mène une double vie et qui, avec sa femme, aveugle et aimante, a élevé son fils, éternel incompris qui incarne pourtant l'Homme Nouveau dans le respect des plus belles valeurs - vie familiale harmonieuse, amour de la culture, pratique de la musique, travail acharné. Mais cette peinture idyllique ne tarde pas à se lézarder et bientôt, c'est le pays tout entier qui tremble... Uwe Tellkamp nous plonge dans l'ambiance de la RDA à travers le prisme d'une époque oubliée, réplique de l'Allemagne cultivée de la fin du XIXe, bulle délicieusement désuète dans ce pays productiviste et matérialiste. Mais pour décrire cette Allemagne de l'Est agonisante, jamais il n'adopte le ton de la dénonciation : il préfère nous guider dans les méandres et les secrets de ce monde qui nous a d'abord paru si lisse et si parfait, et qui s'avère finalement être un des rouages du système...
«Ce livre est le récit d'un compte à rebours : les sept dernières années de la RDA...»
Frankfurter Allgemeine Zeitung
«S'il y avait un deuxième tome on se jetterait dessus.»
Frankfurter Rundschau
«La tour est l'histoire d'une engloutie, un récit qui dépeint les dernières années de socialisme avec une intensité inégalée. Tout comme nous pouvons aujourd'hui observer le monde perdu de la bourgeoisie allemande à travers le regard de Thomas Mann, de même, les générations futures liront le roman de Tellkamp afin de revivre la stagnation et l'implosion de la RDA.»
Süddeutsche Zeitung
Uwe Tellkamp est né à Dresde en 1968. Il entreprend des études de médecine, qu'il doit suspendre un temps, car il est emprisonné pour avoir manifesté contre le régime. En 2004, il est lauréat du prix Ingeborg-Bachmann et décide de se consacrer à l'écriture. La tour a été récompensée par le Prix du Livre allemand 2009
Sans doute nourri de l'autobiographie d'Uwe Tellkamp, mais ne versant jamais dans l'«Ostalgie» à la mode, ce magistral roman (un best-seller en Allemagne) tient de la grande tradition du roman d'apprentissage national - de Goethe à Thomas Mann -, avec quelques étranges clins d'oeil à Balzac ou Proust pour le délitement d'une comédie humaine ici admirablement orchestrée. On est saisi par la densité romanesque de cette saga tout ensemble politique, sociale et intellectuelle, qui magnifie le meilleur de la tradition littéraire européenne, pour nous entraîner dans un voyage épique à travers notre histoire. Drôle souvent. Mais à force d'épouvante.
Près de mille pages tressées menu. Un scénario vertigineux. Un document politique de premier ordre sur l'agonie de l'Allemagne de l'Est. Avec ce roman taillé comme du Thomas Mann, Uwe Tellkamp - né à Dresde en 1968 - a créé l'événement outre-Rhin : "histoire en provenance d'une terre engloutie", La Tour est en effet un exploit littéraire doublé d'un face-à-face effrayant avec le diable, celui qui a bâillonné la RDA pendant quatre décennies, avant de lâcher prise.
Depuis 2009, 600 000 lecteurs se sont plongés dans ce très lent crépuscule d'une RDA auscultée par le truchement d'une classe sociale que le paradis socialiste n'a jamais pu rayer de la carte : la bourgeoisie. Une caste lettrée, raffinée, dernier avatar de la culture allemande qui va s'enliser pendant mille pages dans les marasmes asphyxiants d'une démocratie populaire encore sûre de son bon droit et inconsciente de son agonie. C'est là le grand sujet de cette "Tour". La culture contre la dictature. Et quelques consciences isolées, quelques tours d'ivoire se protégeant de la pieuvre molle du communisme...
Né en 1968, Uwe Tellkamp a avoué plus d'une ressemblance avec son héros. Mais l'autobiographie est sublimée, transcendée par une écriture d'un souffle et d'une ampleur rares dans la littérature européenne. Comme si La vie des autres avait été récrite par Thomas Mann. La scène littéraire allemande ne s'y est d'ailleurs pas trompée : en Tellkamp elle a salué le grand écrivain qu'elle espérait depuis Günter Grass.
Comment raconter l'histoire d'un pays encapsulé dans le temps et dans l'espace comme le fut la République démocratique allemande (RDA) ? Certes, il n'y a pas si longtemps que l'Allemagne du "socialisme réel" a disparu. Mais plus de vingt ans après la chute du mur de Berlin, son histoire, les pensées et sensations intimes de ses "citoyens" sont restées à bien des égards impénétrables, même pour les Allemands d'aujourd'hui. Grâce soit donc rendue à ce véritable chef-d'oeuvre qu'est La Tour, car il nous les fait partager sans l'indécent frisson d'"Ostalgie" qui accompagne parfois ces reconstitutions...
Recherche du temps perdu et autobiographie, ce roman a aussi été composé à partir de centaines de témoignages, d'expériences vécues et de correspondances recueillis au fil des ans. Paysages imaginaires et réels s'y confondent comme dans L'Archipel du Goulag, un livre que les personnages de La Tour enfouissent dans la doublure de leurs parkas à la foire du livre de Leipzig puis recopient en samizdat. La Tour se dresse, tel un monument d'anti-mémoire contre l'oubli.
«La Tour» raconte, dans une langue d'une extraordinaire richesse et avec un incroyable luxe de détails, l'agonie de la RDA, à travers le regard d'un jeune garçon, Christian Hoffmann - le quasi-double de l'auteur -, depuis son enfance jusqu'à ses années dans l'armée. Uwe Tellkamp s'inscrit à la fois dans la tradition du Bildungsroman (roman de formation) et des romans philosophiques comme «la Montagne magique» de Thomas Mann ou «A la recherche du temps perdu» de Marcel Proust. Il est en train d'écrire la suite de cette épopée.
Montée
Les citrons électriques de la VEB - l'Entreprise Propriété du Peuple - «Narva» avec lesquels on avait décoré l'arbre avaient un défaut, ils se mettaient de temps en temps à clignoter et éteignaient la silhouette de Dresde qui s'allongeait en direction de l'Elbe ; Christian ôta ses moufles devenues humides et dont la face intérieure, en laine, s'était couverte de petites boules de glace ; il frotta rapidement les uns contre les autres ses doigts devenus presque insensibles, souffla dessus - son haleine se dissipa comme un lambeau de brume devant la sombre entrée creusée dans le roc du Buchensteig, la sente qui menait aux instituts d'Arbogast. Les maisons de la Schillerstrasse se perdaient dans l'obscurité ; depuis la plus proche, une bâtisse à colombages aux volets verrouillés, un câble électrique partait pour rejoindre le branchage de l'un des hêtres au-dessus du passage rocheux, une étoile de l'Avent y brûlait, claire et immobile. Christian, venu en passant par le Blaues Wunder et la Körnerplatz, continua son chemin vers la sortie de la ville et la Grundstrasse, et ne tarda pas à atteindre le funiculaire. Devant les vitrines des boutiques qu'il longeait - un boulanger, un beurre, oeufs, fromages, une poissonnerie -, les stores étaient baissés ; les maisons étaient sombres, déjà à moitié plongées dans l'ombre, leurs contours cendreux. Il lui sembla qu'elles se serraient les unes contre les autres, cherchant une protection mutuelle contre quelque chose d'indéterminé, encore insondable, susceptible de surgir en glissant hors de l'obscurité - de la même manière que la lune de glace avait glissé au-dessus de l'Elbe, un peu plus tôt, lorsque Christian s'était immobilisé sur le pont désert et avait regardé le fleuve, la grosse écharpe tricotée par sa mère relevée sur ses oreilles et sur ses joues pour arrêter le vent glacial. La lune avait lentement monté et s'était détachée de la masse inerte et froide du fleuve à l'aspect de terre liquide, pour se tenir seule au-dessus des prairies, avec leurs saules enveloppés dans des cocons de brume et le hangar à bateaux sur la rive de l'Elbe, côté vieille ville, au-dessus des massifs qui se perdaient vers Pillnitz. On entendit quatre heures sonner à un clocher, au loin, ce qui étonna Christian.
Il monta le chemin qui menait au funiculaire, posa son sac de voyage sur le banc usé par les intempéries, devant la clôture qui longeait le quai de la gare, et attendit, les mains gantées plongées dans les poches de sa parka vert militaire. Les aiguilles de l'horloge de la gare, au-dessus de la guérite du contrôleur, semblaient avancer très lentement. Lui mis à part, personne n'attendait sur le funiculaire, et pour passer le temps, il examina les panneaux publicitaires. On ne les avait plus nettoyés depuis longtemps. L'un d'eux vantait les mérites du Café Toscana, sur la rive de l'Elbe donnant sur la vieille ville, un autre faisait la réclame de la boutique Nähter, située plus loin en direction de la Schillerplatz, un autre encore celle du restaurant Sibyllenhof, près de la station d'altitude. Christian se mit à répéter dans son esprit les doigtés et la ligne mélodique du morceau italien qu'on devait jouer pour l'anniversaire de son père. Puis il fixa l'obscurité du tunnel. Une faible lueur apparut, grandit, remplit peu à peu la cavité comme de l'eau qui monte dans un puits. Le bruit augmenta en même temps : un grincement, un gémissement schisteux, le câble de guidage en fils d'acier craquait sous le poids, le train s'approchait par saccades, une capsule emplie de lumière de la mer ; les yeux de deux phares éclairèrent la voie. Dans le carré formé par le wagon, on voyait les contours flous des corps des passagers ; au milieu, l'ombre estompée du contrôleur à barbe grise qui assurait ce trajet depuis des années : vers le haut et vers le bas, vers le bas et vers le haut, toujours. S'il fermait les yeux c'était peut-être pour échapper à la vue de ce qui lui était trop familier, ou bien pour le voir mentalement et le refouler ensuite, pour conjurer les esprits. Mais il le voyait vraisemblablement déjà avec l'ouïe : il devait connaître chacune des secousses du parcours.
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