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.. Je pense à Yu, Suivi de Entrefilet

Couverture du livre Je pense à Yu, Suivi de Entrefilet

Auteur : Carole Fréchette

Date de saisie : 12/02/2012

Genre : Théâtre

Editeur : Actes Sud, Arles, France | Leméac, Montréal, Canada

Collection : Actes Sud-Papiers

Prix : 15.00 € / 98.39 F

ISBN : 9782330001834

GENCOD : 9782330001834

Sorti le : 15/02/2012

  • Les présentations des éditeurs : 12/02/2012

Un entrefilet du journal attire l'oeil de Madeleine : Yu Dongyue, y lit-on, vient d'être libéré de prison, où il a purgé une peine de dix-sept ans pour avoir maculé un portrait de Mao en 1989 sur la place Tiananmen. Cette histoire de désobéissance, opaque, émouvante, devient une obsession. Et une déflagration...
Entre une traduction qu'elle laisse traîner, des leçons à une jeune Chinoise qu'elle ne cesse de reporter et les visites d'un voisin paumé, Madeleine, ex-militante, réinterroge l'engagement, le combat et le sens, se tenant, vibrante, au carrefour de l'histoire du monde et de la sienne propre.
Je pense à Yu est suivi d'une courte pièce, Entrefilet, qui en retrace la genèse.

Carole Fréchette a écrit une quinzaine de pièces (Jean et Béatrice, La Petite Pièce en haut de l'escalier), traduites en plusieurs langues et jouées partout au monde; elles lui ont valu de nombreux prix et distinctions, au Canada et ailleurs. Cette oeuvre fervente, qui comprend également des romans jeunesse, est l'une des plus diffusées du théâtre francophone contemporain.


  • Les courts extraits de livres : 12/02/2012

23 FÉVRIER 2006

- 7 h 00 -

MADELEINE. 23 février. Mauvais rêve cette nuit. J'étais dans une réunion. Il y avait une quinzaine de personnes. Je me souviens pas des visages. Seulement des corps et des voix. Est-ce que c'était à Inukjuaq ? Je sais pas. Une réunion comme mille autres, dans une salle sans fenêtre. L'éclairage au néon, les chaises droites, les murs blancs. Il y avait beaucoup d'agitation. Tout le monde parlait en même temps. Je voulais dire quelque chose. Ça me semblait très important. Je le répétais dans ma tête pour pas le perdre. Ça commençait par écoutez-moi, il faut absolument.

LIN (en chinois). Chère maman. Je t'écris en vitesse car je dois partir travailler.

MADELEINE. Il faut absolument.

LIN (en chinois). J'ai trouvé un emploi dans un restaurant. Je suis assistante cuisinière. Je coupe les légumes, je nettoie le comptoir, le four, le plancher, je sors les poubelles. Mon patron vient du Hunan. Il est impatient et il sent mauvais, mais ça ne fait rien. Il me paie correctement.

MADELEINE. J'ai frappé la table avec mon poing pour faire le silence. Tout le monde s'est arrêté. J'ai voulu commencer, mais j'arrivais pas à prononcer un seul mot. Mes mâchoires étaient coincées.

LIN (en chinois). Je ne resterai pas longtemps dans ce restaurant. C'est en attendant de mieux connaître le français. C'est extrêmement difficile, le français.

MADELEINE. J'ai senti quelque chose dans ma bouche. Du sable. J'en avais plein la bouche. Je me suis retournée pour le cracher sans que ça paraisse, mais j'arrivais pas à l'expulser. Quelqu'un s'est mis à rire.

LIN (en chinois). J'ai pu acheter une télé. Je regarde les émissions comiques pour pratiquer mon français. Quelquefois, je ris sans rien comprendre. Si tu me voyais, tu te moquerais de moi. Je m'habitue de plus en plus à l'accent d'ici. Je vais très bien, je t'assure.

MADELEINE. Je me suis réveillée en sueur. Je sens encore le goût du sable dans ma bouche.

LIN (en chinois). Il faut que je te laisse, maintenant. Mon patron ne supporte pas les retards. Je me dépêche. Je te reviens bientôt.

MADELEINE. Il faut que je commence ma journée. Traduire 2 000 mots, défaire des boîtes, envoyer les avis de changement d'adresse, aller à la quincaillerie, appeler au ministère. Presque trois mois que je suis ici. Pas encore monté ma bibliothèque, pas posé les barres à serviettes, les crochets, les tablettes. Pas encore donné signe de vie à mes amis, mes frères. Toujours pas appelé mon père. Pas le courage de cette conversation. Oui, papa, je suis revenue. Non, le projet à Inukjuak s'est pas arrêté. Moi, je me suis arrêtée. Non, je suis pas malade. Je pouvais plus, c'est tout. Et il dit : arrête donc de courir après des chimères. Les gens veulent pas changer, Marie-Madeleine. Laisse-les tranquilles. Et je dis : appelle-moi pas comme ça, et je me fâche. Et on se dispute. Et je raccroche.

Bon. Ça suffit. Au travail. Il fait moins 27. Plus froid qu'à Inukjuak !


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