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Auteur : Hervé Mestron
Date de saisie : 13/02/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Symétrie, Lyon, France
Collection : Le Musicos
Prix : 9.80 € / 64.28 F
ISBN : 9782914373838
GENCOD : 9782914373838
Sorti le : 27/07/2011
Je l'entends chanter sous la douche er mon sourire s'éteint brusquement tandis que mes oreilles se bouchent. Cristina chante faux. Au début, j'ai cru à une erreur de transmission du larynx, mais non, c'est comme ça jusqu'à la fin, c'est horrible, et elle continue de brailler en se gargarisant avec le shampooing. Je me suis toujours juré de ne jamais épouser une fille qui chante faux. C'est la cata. Je ne comprends pas, une poétesse qui chante faux, c'est comme un curé qui bégaie pendant la messe. La déception est si grande que j'ai envie d'un hamburger aux oignons. Là, tout de suite. Comment lui dire ? Comment vais-je m'y prendre pour mettre un terme à notre union ? Quels mots pour lui expliquer que non, ce n'est pas possible, que c'est définitif. En même temps, on ne largue pas la mère de ses futurs enfants pour une défaillance vocale.
Romancier, Hervé Mestron a publié une trentaine de titres, pour la jeunesse et les adultes. Avec son Musicos tragi-comique, il continue de mêler le noir burlesque et la musique et réinvente la comédie sentimentale absurde.
Il vit à Aubervilliers.
Hervé Mestron est né en 1963 à Valence. Altiste, lauréat du Conservatoire national supérieur de musique de Lyon, il devient très vite une figure atypique du roman noir français. Auteur inclassable, passant indifféremment du polar à la comédie, du scénario de cinéma au roman musicologique, de la fiction radiophonique au livre pour enfants. Parmi la diversité des genres cependant, un thème récurrent, quasi obsessionnel : l'univers musical. Parmi ses romans, citons Le Musicos (éditions Flammarion), La Note noire (éditions Climats) ou Le Carnaval du Musicos (éditions du Castor astral).
Parfois un revolver braqué sur le chef trépigne dans l'orchestre. Un petit maillon de la chaîne n'en peut plus. Instrumentiste puis instrumentalisé par ce type qui sculpte la musique avec les mains en l'air. Qui voit ce groupe de personnes devant lui comme un bloc soudé, une matière, une pâte à pétrir.
Pour un peu je croupissais dans une de ces usines à fabriquer du son pour une clientèle d'abonnés. Je dois avoir un instinct de survie ultra développé, ou bien la manie de ne pas vouloir me laisser diriger, sauf peut-être par le hasard. Aimez-vous la hiérarchie ? Merci, je préfère Brahms. Qui a connu l'autorité d'un chef a flirté avec les insomnies fiévreuses. Visages anonymes, coulés dans un moule austère, démultiplication d'un seul et unique portrait lavé de toute individualité. Vous n'existez plus, ou bien sous le sobriquet de maillon, d'ingrédient. C'est le cauchemar orchestral. Tant de vies gâchées pour un bijou final. J'ai sauvé ma peau en choisissant une chaise à trois pieds. Nous avons le choix entre le charme d'un meuble boiteux et le sourire frigide de la sécurité.
J'ai connu l'enfer de Carl Orff et le brouillard de La Walkyrie, vu un parterre fendu d'applaudissements sans me sentir concerné par cette explosion de reconnaissance, observé le chef tirer la couverture à lui et saluer comme un automate, engloutissant les honneurs.
La musique est une histoire de fromage fabriqué à l'ancienne. En petit comité démocratique, où le souffle de l'un remplit la respiration de l'autre.
Le musicien d'orchestre est l'ouvrier spécialisé, le pro du coup de mailloche ad hoc. Il n'existe que pour subvenir à l'appétit de la masse sonore.
J'aurais dû naître syndicaliste mais j'ai horreur de la paperasse et des grandes causes. Ça me fait du bien de râler, espérons que ça pète un jour et bonne année grand-mère.
Le vrai noeud est ailleurs. Le plus dur est déjouer la musique des autres. Dès que je croise une note écrite par un autre, je cultive l'allergie, la résistance. Mes doigts font grève. Ces Bach, Mozart, Beethoven, je ne peux plus les cadrer en peinture ! J'en ai assez de la Jupiter, du Requiem, des Brandebourgeois. Je dis stop ! Facile de déstabiliser un musicien d'orchestre, de le pousser dans ses retranchements intimes, au large d'un océan de doutes. Simple, vous lui collez des chefs-d'oeuvre tous les soirs sous le nez, des partitions d'orfèvre, des bijoux harmoniques, très vite l'artiste sombre dans l'anémie. Face au génie posé sur son pupitre, il a l'impression chaque jour de rétrécir un peu, jusqu'à ressembler au néant avec son alto sur les genoux.
Avant de bloquer sur une énième dépression nerveuse, je réclame une année sabbatique et quitte l'orchestre, gentiment, avant qu'il ne soit trop tard, avant que tout ça ne se termine dans un bain de sang.
J'aurais pu virer serial killer, comme d'autres deviennent aphones. Ce n'était pas difficile, il me suffisait d'apporter un fusil dans l'orchestre et canarder les yeux fermés.
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