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Auteur : Art Spiegelman
Date de saisie : 19/08/2006
Genre : Bandes dessinées
Editeur : Casterman, Bruxelles, Belgique
Prix : 28.00 € / 183.67 F
ISBN : 978-2-203-37006-7
GENCOD : 9782203370067
Ce type-là n'a pas une tête de rongeur. La mèche en berne et la clope en transit permanent du bec aux doigts lui donneraient plutôt l'air d'un gros clébard fatigué, un peu las d'aboyer. C'est pourtant sous le masque d'un mulot qu'Art Spiegelman est devenu l'un des plus grands auteurs américains. De bandes dessinées. Mais pas seulement. Avec lui, le 9e art a forcé les portes de la littérature. Car les souris de Spiegelman ne sont pas des petits Mickey. Dans Maus (Flammarion), elles incarnaient les juifs victimes de la Shoah à travers le récit autobiographique d'un fils de déportés aux prises avec les souvenirs de ses parents. Un monument achevé au terme de treize années à se colleter avec la grande Histoire et la mémoire familiale, couronné, en 1992, par l'unique prix Pulitzer décerné à un comic book... A l'ombre des tours mortes (Casterman) ressuscite l' «autoportrait souricier» pour mieux dire l'horreur du 11 septembre 2001 et des mois sombres qui suivirent. En convoquant les figures tutélaires du comic book, de Pim-Pam-Poum (les Katzenjammer Kids en VO) et Krazy Kat à Little Nemo, Spiegelman renoue, non en érudit mais en créateur, avec un certain esprit de la bande dessinée américaine: celui des origines, quand Hearst et Pulitzer, justement, frères ennemis fondateurs de la presse moderne, décidèrent d'ouvrir leurs pages aux dessinateurs, chargés d'édifier le lecteur peu lettré... dans A l'ombre des tours mortes, pour expliquer l'usage qu'il fait de ces personnages, venus sous sa plume pour exprimer son accablement devant l'effondrement du World Trade Center et son effarement face à la politique de George W. Bush et consorts. Plus qu'une bande dessinée, un essai : une fois de plus, l'oeuvre déborde largement du cercle habituel des initiés de la bulle pour devenir un objet culturel à part entière, ouvert au plus grand nombre, au même titre que la littérature et le cinéma. La preuve : en France, la parution des Tours mortes est un événement salué bien au-delà des rubriques consacrées à la BD...
... depuis 1991 celui qui nous avait bouleversés avec son dialogue tendu entre son père, Vladek, rescapé des camps nazis... ne nous avait pas livré d'autres albums en solo. Ce grand masochiste nous avait tellement dit et répété qu'il ne savait ni écrire ni dessiner qu'on se surprenait à le croire sur parole. Eh bien, il faut le dire haut et fort : ce négationnisme-là est aussi stupide que l'autre. Art Spiegelman existe bel et bien. Il crée, au vrai, comme il respire - c'est-à-dire mal, mais il respire, il crée - et le premier mérite de l'abum qui sort en cette rentrée 2004 chez Casterman est de le confirmer aux yeux de tous. A l'ombre des tours mortes est, assurément, un grand exercice de style à partir du 11 Septembre,... La diversité des influences graphiques qui s'y font sentir est là pour nous rappeler qu'il s'agit, d'abord, de l'un des regards les plus cultivés de la BD américaine... Ce Spiegelman-là, nourri des comics les plus classiques, réembauche aujourd'hui les Katzenjammer Kids (en français Pim Pam Poum), la Famille Illico ou Happy Hooligan pour des épisodes où il est question de George Bush Jr et de tours qui brûlent... Ceux qui seraient tentés de l'enfermer dans l'esthétique minimaliste de Maus se doivent de lire A l'ombre des tours mortes. Au reste, ils ne le liront pas. Ils le contempleront, d'abord, car il s'agit plutôt d'un objet visuel non identifié, foisonnant et, pour finir, terrible. Ils y découvriront un talent fou (et un fou de talent), à l'imagination graphique jamais en repos,, un beau dépressif devant l'Eternel, le mari amoureux de Françoise, le père aimant de Nadja et de Dashiell (tout un programme), le New-Yorkais tourneboulé par Ground Zero, le démocrate horripilé par l'actuel président des Etats-Unis et, pour finir - c'est le cas de le dire -, le prophète de l'Ancien Testament convaincu de ce que le monde court à une perte prochaine. Ouf ! C'est beaucoup, dira-t-on, en 42 pages (dont douze de pures citations graphiques), même grand format. En effet. Pour parler comme la Bible, Spiegelman est légion. Espérons que ses lecteurs le seront aussi.
Art Spiegelman est sans doute l'homme qui, mieux que personne, lie l'histoire, son histoire personnelle et la bande dessinée. Né en 1948, l'Américain a obtenu une célébrité mondiale avec Maus (Flammarion) où il racontait le génocide juif à travers l'histoire de son père durant la Seconde Guerre mondiale et qui fit de lui le seul auteur de BD jamais récompensé par un prix Pulitzer. Il est aussi, avec sa femme Françoise Mouly, le cofondateur de la revue de BD pour «damned intellectual» Raw. Quand on l'a rencontré à la sortie en français du second volume de Maus, il déclara : «Finir Maus m'a laissé des sentiments ambivalents, c'est à la fois un grand soulagement et une grande terreur.» Il raconte en tête d'A l'ombre des tours mortes avoir «passé une bonne partie de la dernière décennie à essayer de ne pas faire de bande dessinée». Il y a eu le 11 septembre et il s'y est remis, avec énormément de difficulté. Ce nouvel album se compose de quelques textes non illustrés, de dix doubles planches extrêmement élaborées où il raconte sa panique post-11 septembre à lui... «Mon image centrale du matin du 11 septembre celle que ni les photos ni les images vidéo n'ont fait entrer dans la mémoire commune, mais qui, trois ans après, reste gravée sous mes paupières est celle de l'ossature rougeoyante de la tour nord juste avant qu'elle ne soit pulvérisée.» On retrouve ces images, cette suite d'images, à plusieurs reprises dans l'album... La force de l'album vient de ce que «notre héros», pauvre héros, est «terrorisé tant par Al Qaida que par son propre gouvernement», qu'il vit le 11 septembre à fond, croit perdre la tête et la récupère, en définitive. C'est autre chose que de ne l'avoir jamais perdue.
La dernière fois qu'on l'a rencontré, début 2003, art spiegelman était recroquevillé dans son studio new-yorkais, la mèche en pétard et les cendriers pleins, encore sous le choc du 11 septembre. En poussant la porte des éditions Casterman, on se demandait donc dans quel état on allait le trouver. C'est un art nouveau qu'on a revu, un Spiegelman au meilleur de sa forme, gentiment névrosé, égomaniaque et tragiquement drôle - bref requinqué. Avec dans sa besace dix planches sensibles et percutantes publiées pendant un an dans le mensuel juif américain Forward et rassemblées ici sous le titre A l'ombre des tours mortes... Le 11 septembre 2001, on le sait, les Twin Towers sont littéralement tombées sur la tête du dessinateur. En lisant son ouvrage, on découvre qu'elles lui sont aussi tombées dessus littérairement, écrasant dans leur chute tout autre sujet d'inspiration. Graphiquement, elles forment d'ailleurs la colonne vertébrale de cette bande dessinée... D'une planche à l'autre de ce «journal intime dessiné», on oscille entre le chaos de la destruction et la quête de sens et de stabilité d'un homme qui a vu tous ses repères s'écrouler... Rassembler dans un volume cartonné les planches dessinées pour Forward, c'est leur donner un soupçon d'éternité. C'est aussi une façon de faire le point avant de passer à autre chose... Rassembler dans un volume cartonné les planches dessinées pour Forward, c'est leur donner un soupçon d'éternité. C'est aussi une façon de faire le point avant de passer à autre chose... Honnêtement, ces gens manquent tellement de scrupules que ma paranoïa a du mal à suivre...»
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