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Auteur : Jean-Denis Bredin
Date de saisie : 00/00/0000
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Fayard, Paris, France
Prix : 23.00 € / 150.87 F
ISBN : 978-2-213-62850-9
GENCOD : 9782213628509
Qu'avait été Marat sinon un improvisateur solitaire, «un cerveau brûlé, un fou atrabilaire, ou bien sanguinaire, ou bien un scélérat soudoyé...», comme ne cessaient de le crier, selon lui, les ennemis de la liberté, c'est-à-dire ses ennemis ? La soif, jamais satisfaite, de châtiment et de sang versé, l'exaltation de la mise à mort qui inspirèrent, dans les mois qui suivirent la mort de Marat, «la grande Terreur», se passèrent aisément du prophète disparu. Ce que Charlotte Corday n'avait pas vu, n'avait pas su, c'est que, tuant Marat, elle ne faisait, obéissant à son devoir, que massacrer un symbole.
Mais il nous faut regarder ce qu'elle a voulu, ce qu'elle a rêvé. Sa mission, son devoir ne pouvaient être de sauver la Révolution, ni même de mettre fin aux crimes qu'exaltait Marat. Ils étaient de punir le «monstre», de «venger la France» et les Français. Elle l'avait dit fièrement, lors de son procès, répondant aux questions du président Montané :
«Le président - Quels sont les motifs qui ont pu vous déterminer à une action aussi horrible ?
L'accusée - Tous ses crimes. C'est lui qui entretient le feu de la guerre civile pour se faire nommer dictateur ou autre chose... Je savais qu'il pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille.
Le président - Croyez-vous avoir tué tous les Marat ?
L'accusée - Celui-ci mort, les autres auront peur... peut-être.»
Charlotte Corday savait qu'elle n'avait pas assassiné tous les Marat, et elle ne pouvait être assurée que les «autres Marat» auraient peur. Seulement elle pensait avoir accompli son devoir, comme un héros antique. Elle est Judith, et elle a tranché la tête d'Holopherne. Elle a levé sur César le poignard de Brutus. Devant le Tribunal de Dieu, ou celui de l'histoire, ou celui de sa conscience, elle devait être la «meurtrière de la tyrannie». Elle ne devait penser ni à ses souffrances ni aux souffrances de ceux qu'elle avait pu aimer. Elle avait «offert sa vie», sûre d'«avoir bien servi l'humanité».
Le plaidoyer de maître Bredin éclaire le geste de Charlotte Corday.
«Qui était Charlotte Corday ?» s'interroge l'avocat et académicien Jean-Denis Bredin, dans l'ouvrage qu'il vient de consacrer à la meurtrière de Marat. Bonne question. Car si la - courte - biographie de Marie Anne Charlotte de Corday d'Armont, morte à 25 ans sur l'échafaud, est connue dans ses grandes lignes, le personnage reste une énigme... le livre de Bredin, bon «dossier» bien ficelé, comme savent les faire les avocats, subtil exercice d'équilibre entre l'aridité des sources et le romanesque du personnage, se lit avec entrain. On devine qu'il aurait aimé la défendre.
Absente de la toile fameuse de David, qui ne veut retenir que le martyre de Marat, corps effondré sur le rebord de cette baignoire d'où l'Ami du peuple oeuvrait à la défense de la République, Charlotte Corday est l'héroïne solaire d'une Révolution qui ne fit guère de place aux femmes, droit et imagerie mêlés. Un soleil sanglant, comme l'"auréole du couchant" qu'évoque Michelet lorsqu'il décrit sa marche au supplice. Un portrait tracé à la hâte le jour de sa mort, de la salle d'audience à la cellule où la condamnée est reconduite, par un capitaine de la Garde nationale, Jean-Jacques Hauer, ancien élève de David, livre l'ultime regard du sphinx qu'elle demeure, projection de tous les fantasmes, de la vierge hystérique et criminelle à l'ange d'innocence...
On aura bien du mal à percer le mystère de cette jeune femme, descendante de Pierre Corneille et d'une lignée d'aristocrates sans le sou, moins exaltée que déterminée, qui s'effraie du massacre du vicomte de Belsunce dans les rues de Caen en août 1789 - il a 21 ans comme elle - mais raille ces jeunes nobles qui, comme bientôt ses deux frères, jouent les héros et émigrent, imitant Don Quichotte, et refuse en 1791 de se lever et de boire avec les siens à la santé de Louis XVI, "si bon, si vertueux" : "Je le crois vertueux, opine-t-elle, mais un roi faible ne peut être bon ; il ne peut empêcher les malheurs des peuples." On imagine le malaise et la froideur qui suivent. Elle saura agir...
En avocat scrupuleux - et en admirateur discret - Jean-Denis Bredin tente toutefois de défaire l'écheveau, de suivre parallèlement la jeune femme et l'homme qu'elle va abattre. Avec un sens de la dramaturgie qui cède le pas à l'archive nue dès lors que les pièces de l'affaire, interrogatoires et procès, donnent à entendre la voix si envoûtante de Charlotte elle-même. Sa calme dignité, sa rigueur sans faille et son scrupuleux souci de n'entraîner personne dans son sillage - seule instigatrice, elle entend être seule coupable : "On ne meurt qu'une fois, et ce qui me rassure contre les horreurs de notre situation, c'est que personne ne perdra en me perdant" - donnent un tour héroïque à une audience dont elle pensait faire l'économie, sûre d'être mise en pièces par les monstres qui soutenaient Marat. Par chance pour l'historien, le dossier existe - et Jean-Denis Bredin livre en annexes un passionnant corpus. Sans que le mystère de l'ange criminel soit dissipé.
Et si, en tuant le sanguinaire Marat, Charlotte Corday avait surtout voulu venger et sauver la France ? C'est ce que raconte, dans un livre passionnant, l'avocat Bredin...
A ma gauche, Stendhal : il devrait détester la demoiselle, porte-drapeau du parti ennemi ; pourtant, dès 9 ans, il en est «fou» et prêtera à son héroïne la plus tendre, la Clélia de la «Chartreuse», le projet de jouer du poignard à son exemple. A ma droite, Barbey d'Aurevilly, qui devrait la révérer ; pourtant il flaire en elle un bas-bleu des Lumières, une ergoteuse normande, pas même ému par sa joliesse pimpante, «une tête à placer dans un trumeau». Charlotte Corday a eu le génie de brouiller les frontières politiques les plus fermement tracées.
Mais elle n'a laissé personne indifférent. Des jeunes gens ont voulu mourir pour elle, et sont morts comme elle. De vieux routiers de la guillotine, comme Sanson, ont été épatés par son courage lisse. Et comme elle a manifesté une étrange absence à elle-même, chacun a pu accrocher à cette forme incertaine ses fantasmes personnels...
Jean-Denis Bredin, esprit ami de l'équité, s'est refusé aux facilités de la célébration. Animé seulement du goût de la vérité et du désir de comprendre, il prend toute la mesure énigmatique de son modèle...
En accordant aux rares écrits de Charlotte - une poignée de lettres, les sobres dépositions du procès - toute l'attention qu'ils méritent, Jean-Denis Bredin a su restituer à son héroïne sa malice normande (farceuse, elle avait songé un moment à confier sa défense à Robespierre ou à Chabot), son sens jaloux de l'autonomie, sa solitude orgueilleuse...
Ce qu'il y a de fascinant dans le livre de Jean-Denis Bredin, c'est la découverte de l'obscure complicité de mots et d'idées qui unissait la blanche et le noir, l'ange et le monstre, Charlotte et Jean-Paul.
C'est une jeune femme très seule, bien née, qui aime la joie et semble réconcilier la volupté et la décence. Ses admirations vont aux demi-dieux des fables et aux héros de Corneille. Jusque-là, rien de particulier dans la vie de Charlotte de Corday, si ce n'est peut-être une ardeur à vivre bridée par une voix presque irréelle pareille à celle d'un ange. La mise à mort d'un lieutenant du régiment de Bourbon dans les rues de Caen change le décor de ses paysages intérieurs, où l'on voit bientôt arriver une guillotine.
C'est un médecin suisse, gyrovague, à la fois brillant et raté, parfois tenu pour fou et dévoré par une lèpre mal placée qui l'oblige à vivre dans sa baignoire...
Marat et Corday, deux existences qui n'auraient dû jamais se rencontrer. Chacun sait pourtant comment l'histoire finit. Un matin de juillet, Charlotte monte dans la diligence qui la conduira jusqu'à Paris. Quatre jours plus tard, elle se présente à la porte de Marat, qui la reçoit dans sa baignoire. Charlotte sort le couteau qu'elle vient d'acheter dans une boutique du Palais-Royal et le plante dans la poitrine de Marat, au niveau du coeur...
L'historien, sans jamais forcer sa voix, tout en précision et en nuance, nous fait entrer dans le mystère de ces deux vies rapprochées par le sang... Son livre nous conduit calmement mais sûrement à la rencontre de l'une des figures les plus gracieuses et les plus insaisissables de la Grande Enigme.
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