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Auteur : Leïla Sebbar
Date de saisie : 00/00/0000
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Thierry Magnier, Paris, France
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 978-2-84420-441-7
GENCOD : 9782844204417
Elle dit qu'elle aime ça d'être dehors avec l'équipe et balayer les rues, ramasser ce qu'on jette, papiers, vieux paquets de cigarettes, boîtes de tabac à priser écrasées, boîtes de Coca ou de bière cabossées, prospectus, plastiques ou journaux gratuits périmés, ça l'ennuie pas, elle pique au bout du manche avec le crochet à trois pointes, une fois elle a attrapé, juste, juste, il a failli lui échapper, un billet de cent euros, personne ne l'a crue, c'était vrai.
On les voit dans les rues, les cafés, les hôtels et les gares, les maisons. En service domestique, ménager, sexuel. Descendants des anciennes colonies, ils sont attachés à la personne du «maître». Liens de subordination ambigus, entre violence et tendresse. On les entend rêver, pleurer, rire, résister à la servitude. Passeurs entre l'Orient, l'Afrique et l'Occident.
Elle est assise sur le banc vert.
C'est son banc, sous le viaduc. On le sait. Le jeune homme frisé, elle le voit depuis des mois, il monte et descend le chemin goudronné, c'est récent, entre les graviers où se garaient les voitures du quartier, le XIIIe arrondissement, qu'on appelait «le faubourg souffrant», il marche et il parle ou il chante «Aïcha, Aicha, écoute-moi... Reine de Saba...». C'est pas un Arabe, mais il chante toujours Aïcha, il a une bouteille de rosé à la main, à moitié pleine, je ne l'ai jamais vue vide. Ce jeune homme qu'elle croise souvent, l'été il porte une veste de mouton, s'il vient de Marseille, il a froid à Paris, c'est peut-être pour ça. Elle l'a vu avec une casquette américaine la visière sur le cou, hier, il portait une gourmette en argent, il la regardait, l'air content, assis sur son banc à lui, un banc vert, près de l'abribus, le même que le sien, deux planches de bois, des pieds en fonte, solides, on les a repeints en même temps que les piliers du viaduc, des travaux pendant des mois et des mois, les ouvriers avaient tendu des bâches blanches sous le métro, des draps géants qui se gonflaient avec le vent, il n'y a pas eu de tempête, elle a attendu longtemps avant de retrouver son banc et là elle a pu contempler les toiles que des artistes avaient accrochées sous le viaduc, c'était bizarre ces couleurs et ces formes qui se balançaient comme les draps quelque temps avant. Le garçon frisé est seul, elle aussi. Il ne parle à personne, personne ne lui parle, elle non plus.
Depuis le banc vert elle voit, soit le fleuriste, ses arbres en pots, palmiers, buis géants, lauriers-roses et lauriers-sauce, lilas quand c'est la saison, oliviers...
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