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Auteur : Pierre Guyotat
Date de saisie : 02/03/2010
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Mercure de France, Paris, France
Collection : Traits Et Portraits
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 9782715225206
GENCOD : 9782715225206
Sorti le : 21/04/2006
"jadis, enfant, lorsque l'été résonne et sent et palpite de partout, mon corps en même temps que mon moi commence de s'y circonscrire et donc de le former : le "bonheur" de vivre, d'éprouver, de prévoir déjà, le démembre, tout de ce corps éclate, les neurones vont vers ce qui les sollicite, les zones de sensation se détachent presque en blocs, qui se posent aux quatre coins du paysage, aux quatre coins de là création.
ou bien, c'est la fusion avec, le monde, ma disparition dans tout ce qui me touche, que je vois, et dans tout ce que je ne vois pas encore. sans doute ne puis-je alors supporter de n'être qu'un seul moi devant tous ces autres moi et d'être immobile malgré l'effervescence de mes sens, : d'être immobile dans cet espace oú l'on saute, s'élance, s'envole. plutôt mourir (comme peut "mourir" un enfant) que de ne pas être multiple, voire multiple jusqu'à l'infini.
quelle douleur aussi de ne pouvoir, se partager, être, soi, partagé, comme un festin par tout ce qu'on désire manger, par toutes les sensations, par tous les êtres : cette dépouille déchiquetée de petit animal par terre c'est moi. si ce pouvait être moi ! ". récit lumineux d'une crise artistique et spirituelle et de ses prémices dans l'enfance du narrateur, coma nous entraîné jusqu'au confins de l'au-delà et nous fait entrevoit une nouvelle naissance.
la confiance dans le monde, fondement de l'acte poétique et de l'acte de vivre, enchante ce récit initiatique, qui éclaire l'oeuvre faite et à venir de pierre guyotat.
Il suffit parfois d'un livre pour faire voler, et en quels éclats, un vieil amas de préjugés : on aurait trop tôt fait d'enfermer Pierre Guyotat dans l'enfer des bibliothèques («Eden, Eden, Eden») et même au rayon des illisibles, tant il a, depuis trente ans, trituré la langue. Son dernier livre, «Coma», invite à entrer dans le mystère d'une oeuvre qu'il vient éclairer de sa limpidité quasi immédiate. Ce récit autobiographique révèle l'intime rapport d'un créateur rivé à son art, jusqu'à ce que mort s'en risque...
ce texte vibre d'une intense douceur, compo-sition calme de mots. Ce sont eux qui tiennent leur héros debout, et leur présence audible, physique, émane, comme un manifeste, de ce livre bouleversant...
L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit ; et pendant que par son esprit il tend à un but son coeur l'entraîne insensiblement à un autre», disait La Rochefoucauld, attaché à déjouer les ruses de l'amour-propre. Toute l'oeuvre de Pierre Guyotat aura consisté à démasquer cette duplicité, à la rendre opérante dans un sens qui ne serait ni celui du refoulement ni celui de la sublimation... Ce que «Coma» raconte ? La mort de la mère en 1958 ; la vie quotidienne prise en tenaille entre l'angoisse et la dépression ; les séjours en hôpital psychiatrique («l'humiliation d'être un sujet, un cerveau jugé : horreur pour un créateur») ; les rencontres d'hommes et de femmes ; l'écriture... Autant de thèmes qui s'enchaînent et se répondent au gré des déambulations de l'écrivain au volant d'une camionnette aménagée en «véhicule-habitacle» et dont il fait sa «maison à créer». Et au bout de la route, la mort frôlée en 1981, le coma d'un corps exténué à force de manque de sommeil et de nourriture. Sous ses dehors de récit de vie, «Coma» apparaît surtout, cependant, comme le journal d'un écrivain «prophète de [soi]-même», qui tient à dire sa singularité par rapport aux autres grands expérimentateurs (Sade, Bataille, Céline...), mais aussi l'incompréhension que sa figure a pu susciter auprès du public...
Tous ceux que la démarche littéraire de Pierre Guyotat fascine et effraie trouveront dans ces pages une voie d'accès à l'oeuvre de cet écrivain à part. Non qu'il ait cédé ici à une faiblesse consentie envers un lectorat inespéré et séductible. Guyotat n'écrit pas pour, il écrit parce que. Parce que écrire est sa douleur et sa respiration ; parce que les mots sont la sécrétion de son corps souffrant ; parce qu'il est sans cesse à la recherche d'une syntaxe propre, susceptible d'exprimer ce langage qui coule de lui. Dépouillé des scories d'une forme bourgeoise, loin des codes établis du roman et du récit, l'écriture de Pierre Guyotat est une musique, un chant, un cri.
D'une lecture simple, envoûtante, Coma n'est pas une concession faite à l'intelligibilité, c'est l'invitation d'un écrivain à passer derrière le décor, à visiter l'univers de son oeuvre à travers quelques images de sa vie... Guyotat a ponctué son récit d'images. C'est une autre manière de parler de lui, dans la proximité et la distance, d'évoquer le voyage, l'errance, la beauté du corps des hommes, le mystère du féminin, la rupture, la violence, la fascination du cinéma... L'émotion est là, au croisement des souvenirs dans l'écho des mots...
Lorsqu'on parle de littérature, les notions de risque, de danger, de courage sont généralement à entendre de manière symbolique. En vérité, l'écrivain joue rarement sa vie, sauf, bien sûr, en situation d'oppression. Le danger maximum qu'il encourt d'ordinaire, c'est d'être éreinté par la critique, ignoré du public. Dès lors, son courage consiste simplement à rester placide dans l'adversité. L'héroïsme à la portée de toutes les plumes en somme !
Pierre Guyotat, lui, a mis sa vie réellement en danger. Il n'avait, n'a toujours pas de lieu de repli. Son statut, ou plutôt son désir et sa vocation d'écrivain ne l'ont pas protégé, bien au contraire, d'un risque majeur : l'effondrement, la mise en péril de sa propre vie. Vaquer à ses affaires, se réfugier dans une famille, un milieu, jouir de sa réputation, profiter de sa notoriété... cela lui reste interdit, en raison de sa complexion singulière, de ses choix d'existence et de son idée de la littérature - ces divers éléments formant un tout. Auteur d'une oeuvre radicale, sans concession - c'est un euphémisme ! -, il s'est exposé à l'incompréhension et, dans le passé, à la censure : de 1970 à janvier 1982, son roman Eden, Eden, Eden resta interdit. Et, cependant, il poursuit, toujours plus radical, guidé par une conviction et une certitude qui sont le contraire de la présomption, ce qui a commencé en 1967, avec Tombeau pour cinq cent mille soldats.
Un jour, en décembre 1981, Pierre Guyotat s'avança donc vers ce gouffre où il manqua s'effondrer, à la fois physiquement, psychologiquement et socialement. Il aurait pu mourir, il survécut. C'est ce qu'il raconte, en brefs chapitres, d'une manière bouleversante, dans Coma. La nudité violente de ce récit, et en même temps, souvent, sa mystérieuse douceur - celle-là même que l'on entend lorsqu'il donne lecture de ses textes - forcent le respect. Etre "vivant, vivre", écrit-il, c'est être "en l'état de l'écrire"...
«Quoi et qui craindre ? Est-ce de ne pas survivre à ma mort, et de ne pouvoir plus créer ? Est-ce de ne plus pouvoir, transformé par la mort en animal, domestique ou sauvage, continuer de créer dans ma langue et contraint alors de devoir l'aboyer dans une niche ou de la siffler dans une cage, ou d'être forcé de la rugir en vain dans la forêt, ou de la marmonner dans un terrier ? Est-ce tout simplement de n'avoir plus, au-delà, de l'autre côté, la force de revivre ailleurs ?»
Coma est une sorte d'autobiographie mythologique de Pierre Guyotat. En vingt et un chapitres, l'auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats, Eden, Eden, Eden, Prostitution et le Livre raconte divers épisodes de son enfance et sa maturité qui disent l'exceptionnel de sa vie et de sa langue, sa proximité avec la mort, avec le suicide, les séjours à l'hôpital et ce coma surpassé par l'énergie de son langage. Vingt et un chapitres qui disent son rapport avec «je», sa découverte de son propre langage, sa perte, sa fusion. Et Pierre Guyotat est au meilleur de son ton qui n'est jamais celui qu'on croit, ainsi qu'il dit en évoquant son premier enregistrement de ses propres lectures devant des amis : «Ma diction douce, légère, les surprend, les déçoit on attend toujours que ce que j'écris, je ne puisse le prononcer qu'avec violence : d'une plainte féerique faire une éructation tragique ?»...
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