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Auteur : François Jonquet
Date de saisie : 26/01/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : S. Wespieser éditeur, Paris, France
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-84805-044-7
GENCOD : 9782848050447
Manuel de Poncheville, élève du cours Florent - 17/10/2006
Je suis venu ici triompher du grand fléau. Je suis le junkie, je suis l'homosexuel, je suis la prostituée, je suis l'Africain. Par moi l'orphelin retrouvera sa mère. Par moi le père retrouvera sa fille. Par moi le décharné retrouvera ses joues. J'étais mort et me voici vivant.
F. J.
Depuis qu'il soupçonne la maladie de rôder, depuis qu'il sent son travail de sape sur son corps et son esprit, toutes les énergies du narrateur sont tendues vers la vie. Au terme d'un voyage qui le conduit dans un orient rêvé, il aura transformé son appartement en champ de ruines, fêté ses trente-trois ans au milieu d'un chantier indescriptible, se sera mis à dos toutes les corporations du bâtiment, aura écumé les puces et Drouot dans une désopilante compulsion, planté là l'ancienne entreprise familiale de champagne où il était le salarié d'un alien sadique, croisé Noureev mourant à l'opéra, consommé toutes les drogues, écumé les souks, visité la villa des mystères...
Délire maniaque magnifiquement tenu, la dérive que François Jonquet met en scène ici est une exacerbation de tout : passé maître dans l'art de l'esquive, le «je» narrateur brouille les pistes, réinterprète le monde, prend au piège de ses stratégies un lecteur complice et médusé...
Et me voici vivant, servi par une langue tendue à l'extrême, conjugue avec une paradoxale maîtrise folie et désespoir.
J'ai constaté en arrivant que la voiture de l'Autre, un immonde petit bolide couleur acier, était garée là. Je détestais cette bagnole, le signal de sa présence. L'engin était garé de travers, au beau milieu de la cour, avec la désinvolture du parvenu, bouchant l'entrée. J'avais fini par l'identifier à un véhicule militaire, un blindé, un tank. À l'intérieur, un fatras de journaux jaunis, de magazines, de livres projetés derrière, grands ouverts et écrasés. Une barre s'est dilatée dans mon estomac.
Je suis passé devant la secrétaire-flic, chargée de relever les heures d'arrivée et de départ. Comme j'étais le petit-fils du fondateur, je mettais un point d'honneur à arriver tôt. Le calme régnait, mais la barre était bien installée. L'Autre pouvait surgir. Après être allé à la machine à café, je suis revenu me tapir dans mon bureau, baptisé «la niche» tant il était exigu. J'évitais de m'attarder dans les couloirs, de peur de tomber sur l'Autre, j'en étais même venu à économiser mes allées et venues aux toilettes après avoir bu un Coca, je pissais dans la canette.
J'ai allumé l'ordinateur, frappé le mot de passe, entendu un «bip» réprobateur : j'avais oublié que le système de verrouillage des fichiers avait été désactivé. Par souci de fluidité, avait annoncé l'une de ces lénifiantes notes de service, la mémoire était accessible à tous - section privée comprise. Un contrôle pouvait être fait à tout moment et à l'insu de chacun. On avait tripoté dans ma mémoire, on avait profité de mon absence, tout était sens dessus dessous. La chronologie du classement avait été bouleversée, la hiérarchisation aussi. Sciemment, la pagaille avait été semée: on avait pu lire ou copier chaque information sans laisser de traces. Non, on y avait piétiné et on me le faisait savoir. Ce que vous ne saviez pas, pauvres cons, c'est que rien de bien secret et d'important n'était stocké : juste quelques idées jetées là, à peine ébauchées.
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