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Auteur : Stéphane Audeguy
Date de saisie : 00/00/0000
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 17.50 € / 114.79 F
ISBN : 978-2-07-077724-2
GENCOD : 9782070777242
Jean-Jacques Rousseau avait un frère, mais de son aveu même, il n'eut plus de ses nouvelles très tôt dans son existence. C'est ce qu'il confie aux lecteurs de ses confessions, au détour d'une phrase presque anodine.
C'est de ce détail presque insignifiant qu'est parti l'auteur pour inventer de toute pièce une vie à ce François Rousseau, que l'Histoire n'a pas retenu. Et ce frère est tout le contraire du plus illsutre des Rousseau, ce qui ravira les nombreuses personnes qui n'ont jamais apprécié les fameuses confessions. Lecteur, embarqué dans les anti-confessions du siècle des lumières, dans les milieux libertins...et même, jusqu'à la Bastille !
Un magnifique roman, au style d'écriture remarquable.
" On n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils unique", écrit dans ses Confessions Jean-Jacques Rousseau en évoquant son frère aîné, ce François Rousseau contraint de quitter Genève où les choses pour lui avaient mal tourné. Jean-Jacques tenait François pour un polisson et un libertin. Ce dernier apparemment ne l'a jamais démenti, qui n'a pas jugé nécessaire de nous laisser récit de sa vie. Il m'a semblé intéressant de remédier à cette négligence.
S. A.
Stéphane Audeguy vit à Paris. Il enseigne l'histoire du cinéma et des arts dans un établissement public des Hauts-de-Seine. Il a publié en 2005 son premier roman, La théorie des nuages, chez le même éditeur.
De même que François Vallejo avait réussi, l'an dernier, avec Le Voyage des grands hommes, à imaginer un road-movie dont les protagonistes étaient trois figures des Lumières, Audeguy a gagné son pari littéraire : Fils unique est à la fois un pastiche et un jeu de miroirs très érudits, un regard moderne et impertinent sur Jean-Jacques, mais aussi un roman malin, sautillant, excitant. La preuve que l'exigence n'empêche pas la fantaisie, tout au contraire.
Loin de l'esprit des Confessions qui, selon le frère «caché», «puait la sacristie et l'encens refroidi», la vie de François se nourrit notamment aux plaisirs du libertinage. L'un des moments les plus savoureux de Fils unique se déroule à la Bastille, où le narrateur côtoie - et même plus - un marquis pervers bien connu : Sade. Ceux qui avaient aimé le précédent roman de Stéphane Audeguy, La théorie des nuages, seront peut-être un peu déçus, au début. L'originalité de l'auteur se serait-elle dissoute dans l'académisme du sujet ? Mais, bien vite, le classique «roman historique» se révèle un trompe-l'oeil ! Loin des écrits «à costumes», le jeune romancier signe un habile jeu de miroirs littéraire, et restitue judicieusement les idées et la logique de la Révolution. Bref, ça ira !
Jean-Jacques Rousseau avait un frère aîné. Les Confessions l'expédie au début, en un paragraphe. Son éducation ayant été négligée, François Rousseau «prit le train du libertinage, même avant l'âge d'être un vrai libertin. [...] Je ne le voyais presque point : à peine puis-je dire avoir fait connaissance avec lui : mais je ne laissais pas de l'aimer tendrement, et il m'aimait, autant qu'un polisson peut aimer quelque chose. [...] Enfin mon frère tourna si mal qu'il s'enfuit et disparut tout à fait. Quelque temps après on sut qu'il était en Allemagne. Il n'écrivit pas une seule fois. On n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils unique.» Les deux derniers mots annoncent et inspirent le second roman de Stéphane Audeguy, auteur en 2005 de la Théorie des nuages. On y retrouve son enthousiasme pour un monde passé ouvert à l'aventure, une nostalgie légère et affamée de plaisir, la greffe soigneuse d'une inventivité sur une érudition : son imagination fouette sa mélancolie..
De François Rousseau, on sait peu de chose : né le 15 mars 1705, il est placé en maison de correction à 13 ans, devient apprenti horloger, ne peut exercer le métier de son père à l'issue de sa formation, fuit et disparaît. Selon Jean-Jacques, la dernière lettre de son frère à sa famille est envoyée de Fribourg en 1739. On ne sait ni où il vit, ni ce qu'il fait, ni quand il meurt. S'appuyant sur les phrases de Rousseau et sur ce vide, Stéphane Audeguy imagine le reste. Les angles morts fournissent des idées de roman...
François Rousseau est, dans Fils unique, le révélateur enjoué des passions et des événements du siècle. «Libertin avant l'âge», comme l'écrivait Jean-Jacques, il voyage à la marge de lieu en lieu, de métier en métier, à travers le sexe et l'amour des femmes, sans négliger celui des hommes...
En prison, François devient l'ami intime du marquis de Sade. C'est lui qui, peu à peu, donne le sens du livre. Non seulement parce que François préserve et sauve le manuscrit des 120 Journées de Sodome, mais surtout parce qu'il comprend et s'approprie la morale pessimiste et libertaire du marquis : «Je crois aujourd'hui à la douceur infinie, à la tristesse de Sade, et je dis que si nous l'avions seulement lu, entièrement et profondément lu, nous nous serions engagés peut-être sur la voie qui mène à la fin de toute peur.» Ecrire ce divertissement fin (et début) de siècle est une façon de l'emprunter.
[...] Voici donc un roman historique mené à un train d'enfer. Mieux qu'au cinéma, c'est tout le XVIIIe siècle qui défile «à hauteur d'homme», entre Genève et Paris, avec ses odeurs d'aisselles et de bouse, ses maisons de correction, ses échoppes encombrées, ses curiosités, ses automates, ses geôles, ses échafauds, ses diligences, ses escrocs, ses catins. Sans oublier sa grande Révolution théâtrale, si compliquée, broyeuse de destins, arracheuse de têtes («comme des ailes de papillon»), pleine de crispations identitaires, de supplices inédits. Et qui a fait de Jean-Jacques Rousseau, pourfendeur de l'injustice, un maître incompris par excès d'enthousiasme, une icône, une idole, une relique !
[...] Audeguy prête sa plume et son humour à ce mystérieux frère prodigue, dont il se plaît à faire un mauvais sujet à l'intelligence vigoureuse, libertin patenté, aventurier de l'art de vivre, subtil observateur des êtres (surtout féminins) et des événements (mouvementés) de son temps, disciple de Lucrèce, fabricant de vits artificiels, compagnon de Sade à la Bastille («Je crois aujourd'hui à la douceur infinie, à la tristesse de Sade»), bref un esprit généreux, sans illusions ni fausse modestie, aux yeux grands ouverts. [...]
Allons-y pour le scoop : Jean-Jacques Rousseau avait un frère aîné. La nouvelle vous paraît minime ? Peut-être, mais un écrivain ne laisse pas filer ce genre de détail. Il le palpe, l'éprouve, le transforme en idée qui, lorsqu'il s'agit de Stéphane Audeguy, accouche nécessairement d'un grand livre. Voici donc les confessions de François Rousseau, frère de l'ombre, filou, viveur, dont l'histoire officielle ne retiendra que son année en maison de correction, qui permit à Jean-Jacques de se croire «fils unique».
Stéphane Audeguy avait publié un premier roman, La Théorie des nuages, en janvier 2005, chez Gallimard. Très vite, on s'était passé le mot : il fallait lire et faire lire cet inconnu né en 1964, enseignant en histoire du cinéma, qui avait la tête dans les nuages mais la plume bien trempée dans le réel...
Le doute n'était pas permis. On salua donc une intelligence d'autant plus vive qu'elle ne servait pas de faire-valoir à l'auteur mais était mise au service de son sujet... La Théorie des nuages connut un logique succès. Ce livre contenait comme une promesse, celle que tient Fils unique, deuxième étape d'un projet romanesque concerté et réfléchi...
L'auteur de Fils unique a une manière bien à lui d'envisager le temps. Son habileté - mais parlons plutôt de son art - consiste à insérer le temps romanesque, dans l'histoire et ainsi à animer celle-ci par la fiction. Il est arrivé qu'un tel procédé conduise à une réduction catastrophique de la réalité. Ici, elle est au contraire exaltée, approfondie. Il y a aussi, chez Audeguy, la volonté de ne pas laisser à une place trop convenue et immobile les idées de génie et de gloire. L'homme du commun, le premier venu, personnage minuscule perdu dans la foule, a lui aussi beaucoup à dire. Ce n'est pas le moindre mérite de l'écrivain que de nous en convaincre. Avec une allégresse, comme on dit, communicative.
Tu parles si faussement du temps de ta naissance que je suis obligé de faire remonter le lecteur à l'époque de la mienne. Je vis le jour à l'aube du 15 mars 1705, dans une belle maison froide de la haute ville, au numéro 40 de la Grand'Rue. En mémoire de nos fiers ancêtres huguenots et français, on choisit de me prénommer François. Genève était alors une république, mais le sens de ce vocable a tant changé qu'il faut ici préciser que c'était à la façon de Sparte ou d'Athènes. Je veux dire qu'une poignée de notables, le dixième de la population genevoise, y régnait sans partage, disposant des puissances de la foi, de l'argent et des lois ; et que le reste des habitants formait aux yeux de ces patriciens rigides une foule de peuple indifférenciée, qui n'avait pas accès au bon nom de citoyen; et pas davantage aux droits qu'il conférait. Cela n'empêchait point les bourgeois de la ville de prendre des poses nobles et des airs de grandeur antique. Notre père, Isaac Rousseau, faisait partie de droit de ces citoyens de Genève qui l'étaient plus que d'autres ; notre mère Suzanne, née Bernard, était elle aussi issue de ce sérail. Tous deux en tiraient gloire, à la façon particulière des zélateurs de la religion prétendument réformée : ils se croyaient tout humbles, et ils en frémissaient d'orgueil.
S'agissant de ma prime enfance, je ne rapporterai ici que peu de chose. La lecture de tes Confessions m'a du moins appris ceci : il convient de se défier de ses propres souvenirs, du moment qu'ils remontent aux âges les plus tendres.
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