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Je le voyais s'éloigner, la nuque maigre, le crâne chauve, les épaules effondrées. Je n'ai pas bougé. J'aurais dû l'appeler, le serrer dans mes bras, lui dire que j'étais heureux qu'il me fasse cadeau, pour me faciliter la vie de tous les jours, des objets qui lui avaient permis d'être lui. Mais je n'ai pas bougé, je n'ai rien dit. C'est aujourd'hui, tant d'années après, que je voudrais le rattraper et le prendre contre moi. Je sais bien qu'il est trop tard, mais j'y reviens sans arrêt. Comme un cul-de-jatte qui a mal aux jambes, j'ai mal à mon père. C'est ça au fond notre histoire. Des gestes qui n'ont pas eu lieu. Des mots que j'ai négligé de dire. Des élans d'amour aujourd'hui périmés qui m'étouffent. Je n'en finis pas d'établir le catalogue des occasions manquées.
Le narrateur de Pierre Charras trace le portrait de son père, né en 1911. Avec des mots justes et simples, il ressuscite les cartes postales nostalgiques d'un bonheur familial fragile. Il se lance à l'assaut de son enfance comme on gravit une montagne. Il se fait archéologue émotionnel de l'histoire paternelle, comme si les mots pouvaient pallier l'absence. Hommage d'un fils à son père disparu, d'un enfant à ses parents, le roman de Pierre Charras est bouleversant.
Pierre Charras est l'auteur de nombreux romans, dont Comédien (prix Valéry Larbaud 2000) et Dix-neuf secondes (prix Fnac 2003).
La revue de presse Jean-Louis Ezine - Le Nouvel Observateur du 12 octobre 2006
«C'est incompréhensible, quand on y pense, la paternité», soupire Pierre Charras au beau milieu du roman, tout de tendresse et de regrets mêlés, qu'il consacre à son père disparu. Sur cette incompréhension repose même une bonne part de la littérature mondiale, tous siècles confondus, sans qu'on soit jamais parvenu à épuiser la féconde énigme...
Comment Pierre Charras parvient-il à nous émouvoir avec ce récit tout en empêchements, en retenue, en illusions consenties ? Il paraît que les bons sentiments font la mauvaise littérature. Pas toujours, la preuve.
La revue de presse Olivier Le Naire - L'Express du 12 octobre 2006
Tout, dans ce livre, pourrait sembler banal. Tout n'y est pourtant que tendresse et subtilité. Il faut lire la merveilleuse scène où l'on voit ce père se raser le matin devant un miroir pendu à l'espagnolette de la salle de bains, lire aussi celle de sa mort bouleversante et l'errance de ceux qui restent, pour comprendre qu'il n'est jamais trop tard pour se dire «je t'aime».
Les courts extraits de livres : 11/09/2006
Il y a eu quelques matins aussi. Des matins d'été, le dimanche. Des matins où nous nous sommes dit tant de choses sans pourtant prononcer un mot.
Avant le lever du jour, mon père venait se pencher sur moi et me secouer à l'épaule. Mais je ne dormais pas. J'attendais cet instant, les yeux grand ouverts à déchiffrer au plafond les dessins compliqués que projetaient les rideaux de la fenêtre.
Je me dressais à toute vitesse. Dans le grand lit, là-bas, les cheveux bruns de ma mère dépassaient du drap remonté. Elle n'était pas concernée par notre expédition. Pas encore.