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«Chez lui, la pitié et le désir physique étaient logés au même endroit.» C'est ainsi que Ludmila Oulitskaïa décrit le ressort secret qui fait de son héros Chourik une sorte de saint laïque entièrement dévoué aux femmes. Après avoir grandi entre une grand-mère énergique, qui lui a inculqué les bonnes manières autant que le goût des langues étrangères, et une mère fragile au tempérament artistique incertain, ce jeune homme d'une grande beauté apprend vite à sécher les larmes de toutes les femmes autour de lui. Leur solitude lui inspire de la compassion, et ce sentiment, invariablement et malgré lui, réveille ses mâles instincts...
Avec un bonheur narratif éclatant, Ludmila Oulitskaïa nous emmène sur les traces du parcours amoureux, ou plutôt sexuel, de cet antihéros profondément original, tragi-comique, âme tendre et sensible qui rate sa vie par pitié pour les autres. Mais elle parvient aussi une nouvelle fois à entraîner son lecteur dans une vaste fresque de la société soviétique, dont les très nombreux personnages secondaires illustrent toute la complexité.
Les courts extraits de livres : 14/09/2006
Véra portait l'enfant comme on porte les petites filles : le ventre en pomme et non en poire, elle avait le visage légèrement bouffi, une pigmentation brune et grenue lui piquetait le pourtour des yeux, et le bébé remuait en elle en douceur, sans brutalité. On attendait une fille, bien entendu. Élisavéta Ivanovna, étrangère à toute superstition, faisait des préparatifs pour la naissance de sa petite-fille et, bien qu'elle ne s'en tînt pas spécialement à une gamme de roses, il se trouva comme par hasard que tout le trousseau du bébé était dans les tons roses - les brassières, les langes, et même le chandail en laine.
Cet enfant allait naître hors mariage, Véra n'était plus toute jeune, trente-huit ans. Mais ces circonstances n'empêchaient nullement Élisavéta Ivanovna de se réjouir de l'événement imminent. Elle-même s'était mariée tard, elle avait eu sa fille unique vers la trentaine et était restée veuve avec trois enfants sur les bras, sa Vérotchka âgée de sept mois et deux belles-filles adolescentes. Elle s'en était sortie seule et avait élevé les petites filles. L'aînée de ses belles-filles avait du reste quitté la Russie en 1924 et n'était jamais revenue. La cadette, qui s'était convertie au nouveau pouvoir, avait cessé toute relation avec sa belle-mère qu'elle trouvait vieux jeu et dangereusement arriérée, elle avait épousé un fonctionnaire soviétique de seconde zone et avait péri dans les camps staliniens durant les années d'avant-guerre.
Toute son expérience de la vie disposait Élisavéta Ivanovna à l'endurance et au courage, et c'était de bon coeur qu'elle attendait cette nouvelle petite fille venant inopinément s'ajouter à la famille. Une fille-compagne, une fille-amie qui vous seconde, c'était aussi là-dessus que reposait sa propre vie.
Lorsque à la place de la petite fille attendue était né un garçon, toutes les deux, la mère comme la grand-mère, avaient été désemparées.