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Auteur : Frédéric Berthet
Date de saisie : 00/00/0000
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : L'Infini
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-07-078157-7
GENCOD : 9782070781577
Mais voici la surprise : le journal, très détaillé, qu'il a tenu, à l'âge de vingt-cinq ans, dans la perspective d'un grand roman, " Trêve ". Ce sont des cahiers, transcrits par un de ses amis, Norbert Cassegrain, qui montrent à l'évidence un talent exceptionnel. Tout, ici, est intelligent, rapide, frais, déchirant et drôle. On ne s'ennuie pas une minute dans ce volume effervescent où règnent, en filigrane, deux figures majeures, Kafka et Fitzgerald. Portraits de jeunes filles étourdissants. Franchement, c'est une grande révélation, et, bien qu'on soit entre 1979 et 1982, entre Paris et New York, la sensation d'actualité est frappante. Plus franchement encore c'est génial. Philippe Sollers.
Frédéric Berthet (1954-2003) est considéré, à juste titre, comme le meilleur écrivain et l'un des plus grands espoirs de sa génération. Sa mort prématurée, à l'âge de quarante-neuf ans, a été, pour tous ses amis, une épreuve douloureuse. Ses livres Simple journée d'été, Daimler s'en va, Felicidad ont des admirateurs nombreux et fervents.
Si le livre change la perspective, c'est parce qu'il annonce la suite, ou plutôt : la fait flamber. Tenant le journal d'un roman qu'il n'est pas question d'écrire, puisque le seul livre, c'est ça, Berthet part de haut et abat d'emblée son jeu : celui d'un homme «aussi désemparé qu'un enfant sur un tas de sable» qui, ensuite, ne pourra plus jamais que faire moins bien...
Le livre assemble des scènes de roman, des réminiscences par flashes, des réflexions de moraliste non datées. Les unes sont écrites à la main, les autres tapées à la machine puis collées sur les pages du cahier. La discontinuité alimente la progression : on voit évoluer la conscience d'un homme jeune à travers sa pensée, ses souvenirs, son imagination, ses copeaux de fiction. Les personnages naissent de l'auteur qui naît de ses personnages. Le rêve littéraire tamise tout, les jeunes filles l'aiguisent : elles sont les couteaux transparents qui incisent le paradis perdu de l'enfance et de l'adolescence. «J'ai plus de souvenirs que si j'avais dix ans», écrit Berthet. Dans ces souvenirs, «il faisait incroyablement beau, et toutes les baigneuses étaient en négociation avec l'éternité». Journal de Trêve est l'électrocardiogramme d'un malade qui ne pense, sent et vit que par la littérature, comme envers du paradis perdu : «La littérature nous connaît trop, et nous ne la connaissons pas assez. Nous n'avons pas été présentés.
C'est un document intime, brut et imparfait, mais d'une lumineuse authenticité. On imagine Berthet prendre des notes, jeter pensées et aphorismes ici et là. On y est, on le voit, on le tient : ceci est un cahier d'écrivain...
Cela donne une paperasse foutraque et pure, que la pudeur éditoriale condamne généralement aux tiroirs. Or c'est en ouvrant ces tiroirs qu'on libère l'inconscient. Et, avec lui, ces charmants êtres de papier, une Constance, une Johana, un Jérémie, qu'on recroisera à peine changés dans les nouvelles. Des adolescents qui, à l'image de l'auteur, vivent leur oisiveté avec le sentiment de l'intelligence en eux, comme une provocation. Journal de Trêve n'est pas aussi élaboré que son lointain aïeul, le Journal des Faux-Monnayeurs de Gide. Mais il est (presque) aussi passionnant. Mieux que la genèse d'un roman, voici le radieux constat de son impossibilité.
C'est un document passionnant. On y mesure combien, avant de devenir économe de ses dons, le jeune Berthet en était prodigue jusqu'à ne savoir comment les discipliner. Il rêvait d'écrire un grand livre, qui se fût appelé «Trêve». Pour y parvenir, mais il n'y parviendra pas (il voulait, note-t-il ici, que sa biographie commence par «A failli...»), il met en place sur le papier une manière d'orchestre symphonique. Ce mozartien s'essaie à l'allegro, à l'andante, au largo, et n'en finit pas d'accorder ses instruments. Ce gros livre est un tintamarre perpétuel. Sans cesse, il déchire et récrit sa partition. Il hésite entre le «je» et le «il», le présent et le passé, les Bains-Douches et Port-Royal. Il a la passion maniaque du mot juste. Le langage est sa grande affaire.
On rêverait de convaincre les lecteurs de romans bien ficelés que ce livre en fragments est plus important que tous ceux qui vont recevoir bientôt des prix littéraires. Et qu'il est passionnant d'entrer, avec Berthet, dans une oeuvre majeure en construction, avec des allers et retours, des listes de chapitres, des plans parfois contradictoires, des échappées, des repentirs, des scènes isolées dont on ignore encore la place dans la narration finale, des interrogations sur ce que doit être le livre à venir, le temps qui convient au récit, les pronoms, l'éventuelle "valeur humoristique de l'adverbe"...
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