Editeurs, auteurs, valorisez vos livres.
Libraires, partagez vos découvertes.
Inscrivez-vous à la Lettre des Libraires.
Découvrez sur votre mobile, en exclusivité, les choix des libraires, le courrier des auteurs, la revue de presse des livres, et des milliers d'extraits de livres en cliquant plus bas.
Auteur : Vincent Delecroix
Date de saisie : 00/00/0000
Genre : Philosophie
Editeur : Le Félin, Paris, France
Collection : Les marches du temps
Prix : 18.90 € / 123.98 F
ISBN : 978-2-86645-627-6
GENCOD : 9782866456276
La place généralement attribuée à Kierkegaard dans l'histoire de la philosophie témoigne toujours d'un certain embarras. Lui qui, ironiquement, prétendait avoir, au moment même où il écrivait, une place déjà réservée dans la grande nécropole des philosophies disparues, il n'a cessé d'importuner ceux qui ont voulu l'enterrer. Qu'était-il ? Philosophe anti-hégélien, incarnant la réaction de la subjectivité concrète contre le système abstrait de la métaphysique à son achèvement ? Père de l'existentialisme ? Chrétien torturé ? Ironiste et «penseur privé» ? Polémiste ? «Poète du religieux» ? Simplement écrivain ? Cet essai voudrait montrer que cette incertitude tient au fait que Kierkegaard ne construit pas seulement des catégories philosophiques qui vont marquer l'histoire de la philosophie au XXe siècle, de Heidegger à Gadamer ou Wittgenstein, mais qu'il invente surtout une nouvelle manière de philosopher. Car la «pensée existentielle», une philosophie qui veut penser le fait même de l'existence dans ce qu'il a d'irréductible au Concept, nécessite un autre discours - une autre façon de parler, de bâtir des concepts, mais aussi de s'adresser au lecteur et de se faire comprendre de lui. Et pour remplir cette exigence, la littérature peut venir au secours de la philosophie : elle construit des fictions et installe un philosophe en première personne dans un discours jusqu'alors funestement voué à l'impersonnalité, elle se donne un lecteur singulier et des jeux complexes de représentation qui doivent indiquer ce qui échappe généralement à l'objectivité du discours. Il faut alors moins examiner le contenu de cette philosophie que la forme qui en rend possible la production, cette singulière façon de philosopher, cette manière de philosopher au singulier et pour le singulier - la réinvention de l'acte de philosopher et d'écrire.
L'auteur, Vincent Delecroix, est né en 1969. Ancien élève de l'École normale supérieure d'Ulm. Agrégé de philosophie, docteur en philosophie, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris. Maître de conférences à l'École pratique des hautes études, il y enseigne la philosophie de la religion. Il a par ailleurs publié un roman, À la porte (Gallimard, 2004), un récit, Retour à Bruxelles (Actes Sud, 2003) et un recueil de nouvelles, La Preuve de l'existence de Dieu (Actes Sud, 2004). Son dernier roman, Ce qui est perdu, est paru en septembre 2006 chez Gallimard. Les éditions du Félin publient parallèlement sa traduction de Exercice en christianisme de Kierkegaard.
À QUOI BON PHILOSOPHER ?
À l'assaut de la philosophie
Le rapport de Kierkegaard à la philosophie est, c'est le moins qu'on puisse dire, conflictuel. Sa polémique dirigée contre les philosophes est bien une polémique dirigée contre la philosophie, c'est-à-dire contre le discours philosophique lui-même. La position qu'il occupe dans cette polémique n'est pas exactement le champ de bataille habituel qui voit s'opposer, peut-être stérilement, les doctrines philosophiques, leurs «résultats». Certes il est indéniable qu'il s'y lance également à corps perdu, ferraillant contre la «médiation», «l'Aufhebung», «l'objectivité» ou les déterminations spécifiques de l'époque. Il paraît alors revendiquer une conception philosophique contre une autre. Mais si tel était seulement le cas, l'avenir de la philosophie kierkegaardienne serait en vérité assez sombre, bien que nettement prévisible : philosophie dépassée, et dépassée au moment même où elle est écrite, clouée bien proprement dans l'un de ces cercueils qu'avait préparés si généreusement à l'avance le «Système» (hégélien) - avec pour épitaphe : «Conscience malheureuse.» Climacus lui-même reconnaît qu'une place lui est déjà réservée dans la nécropole du Système. Sa revivification dans la première moitié du XXe siècle ne rend pas plus optimiste, car, dans notre postmodernité philosophique, elle peut avoir une nouvelle épitaphe : «Philosophie du sujet.»
Il fait bien pis, car c'est bien au discours philosophique lui-même qu'il s'en prend, pas seulement aux contenus de ce discours et pas seulement sous sa forme spécifiquement hégélienne. De ce point de vue, si Hegel demeure comme on sait l'adversaire principal, c'est qu'il représente l'achèvement du discours philosophique, le point terminal de l'histoire de la philosophie qu'il revendiquait pour lui-même. Il n'en est pas simplement un emblème volontairement caricaturé, mais pas non plus seulement celui dont il faut saper les désastreuses catégories et les désastreux effets. Il y a certes bien un débat philosophique qui lie Kierkegaard aux autres philosophes, un débat technique, conceptuel, d'une importance vitale. Mais si l'on veut rendre raison de la philosophie kierkegaardienne, il faut voir jusqu'où porte sa critique : la polémique contre Hegel, on l'a souvent remarqué, «dérape» en une polémique contre toute philosophie.
C'est là, dira-t-on, une erreur classique dans l'interprétation que l'on fait de Kierkegaard. On aurait plutôt tendance en effet à considérer cette polémique soit comme superficielle soit comme stratégique, puisqu'il philosophe en dépit de cela. C'est une question, on l'a dit en Introduction, qui est aussi de légitimation et qui n'a rien de futile. On peut bien «sauver» le discours kierkegaardien en faisant l'inventaire de son matériau philosophique dont la richesse n'a rien à envier aux «grands» philosophes, mais c'est là un argument fragile. On peut faire mieux évidemment, en constatant la fécondité philosophique de son oeuvre - et l'on sait qu'elle fut grande pour le XXe siècle. Mais il faut tout de même bien rendre raison du terrain sur lequel il se place pour ainsi «philosopher» sans en avoir l'air. Et pour ce faire, prendre au sérieux ce qui ne semble que polémique grossière, cette réitération sempiternelle du fait qu'à force de savoir (philosophique) on a oublié ce que c'était que d'exister. Au moins rendre raison de cela : pourquoi philosophe-t-il alors, celui qui déclare ouvertement que la philosophie est un mal, en quelque sorte le mal du siècle qui aura eu au moins ces deux effets catastrophiques, selon Kierkegaard, d'abolir la foi et de faire oublier l'existence ? Si l'attaque est stratégique, de quelle stratégie relève-t-elle ? Que signifie alors cette façon de faire de la philosophie déguisée ou de contrebande - car, même quand son discours prend la forme canonique du discours philosophique, une ironie souterraine et formelle continue de saper les prétentions apparentes des propositions formulées.
Copyright : lechoixdeslibraires.com 2006-2012 - Informations légales - Programmation : Olf Software - Accessibilité, CSS et XHTML : Gravelet Multimédia