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Il y a toujours un maillon manquant dans le système. La chaîne des raisons voudrait se refermer sur elle-même. En pure perte. Le défaut se déplace aussitôt qu'on le croit suturé. La «fonction dieu», mise en oeuvre par la raison philosophique, viendrait assurer le colmatage de la brèche en quelque point du système qu'elle se manifeste. Un «joker» a par définition toutes les valeurs. Le dieu des philosophes, selon la place qu'il est appelé à tenir dans le système, a, tour à tour, tous les visages. Un ou Être, premier moteur ou causa sui, forme des formes ou matière-mère, superesse ou nihil, monade ou totalité, origine ou fin... la litanie des noms divins n'a pas de cesse. Les philosophies ne se distingueraient qu'en déplaçant le site de dieu. Imaginons-les traductibles les unes dans les autres ? Une loi de transformation permettrait de passer de l'expédient dont use l'une à celui dont use l'autre. On pourrait suivre ainsi la «fonction dieu» dans ses vicissitudes, calculer ses variations. Une constante se peut-elle dégager qui désignerait une identité ? Que ce dieu occupe tour à tour tous les sites et qu'il tienne successivement tous les rôles signifierait qu'il ne se réduise à aucun. Cette prolifération des tâches et des lieux dénoterait alors sa transcendance.
Pierre Magnard, professeur entérite à la Sorbonne (Paris IV), après avoir enseigné l'histoire de la philosophie du Moyen Age et de la Renaissance, poursuit sa réflexion sur le passage de l'Antiquité gréco-latine aux Temps modernes et sur l'actualité d'un humanisme issu de cette transmission du patrimoine spirituel d'Athènes et de Rome. Après Questions à l'humanisme (2000), l'Unique nécessaire (2006), où se pose à nouveau le problème de Dieu.
Les courts extraits de livres : 29/10/2006
LE PROBLEME
LA FONCTION DIEU
Si la philosophie s'exprime dans des systèmes de pensée, Dieu se définit pour elle par la fonction - ou les fonctions -qu'il joue dans chacun de ces systèmes. L'affirmation philosophique de dieu est dès lors relative à la syntaxe ou à la structure organisatrice de chaque système, qui assigne une place et un rôle à celui qui se nommera respectivement l'Être, le Logos, la Cause première, la Fin ultime, la Forme des formes et même la Matière ou l'Intimité. Cette dénomination n'a rien d'une profanation, elle n'est jamais irrévérencieuse, elle atteste plutôt l'impossibilité de fermer le système qui, de quelque côté qu'on vienne à le border, révèle une béance, comme si la chaîne des raisons souffrait du manque d'une amarre voire même du défaut d'un maillon. Reste que ce manque ou ce défaut incombent à la raison philosophique qui entend bien le combler, non par l'intervention d'un concours extérieur mais en s'assurant elle-même de la réalité de l'élément défaillant ou manquant. Quelque confidence qu'elle recueille du mythe ou de la Révélation, la philosophie entend restaurer la systématicité de son discours, en prouvant et même en éprouvant la réalité de son dieu.
La première question que soulève un tel projet est, bien sûr, celle de l'identité de dieu, dont on se demandera s'il est le même, au gré des fonctions différentes qu'il exerce d'un système à l'autre.