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Auteur : Neil Jordan
Traducteur : Michèle Albaret-Maatsch
Date de saisie : 02/11/2006
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Ed. de l'Olivier, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-87929-469-8
GENCOD : 9782879294698
Sorti le : 02/11/2006
«Ombre. D'une aile de chauve-souris, d'un sycomore à midi, d'un frêne sous un clair de lune falot. L'ombre de la nuit. L'ombre de ce que j'étais. Je suis l'anomalie suprême, une absence désormais. Un rien ou presque, l'ombre d'une ombre, le souvenir d'un souvenir, le mien.»
Les morts sont-ils doués de parole ? Chez Neil Jordan, tout est possible. Nina a beau avoir été assassinée, c'est bien sa voix qui nous parvient pour nous conter son histoire.
Une histoire qui commence au début du XXe siècle, en Irlande, par une enfance heureuse, avant qu'une passion fatale vienne l'embraser.
À mi-chemin des légendes gaéliques et des Hauts de Hurlevent, Neil Jordan nous entraîne dans un monde effrayant et merveilleux avec ce roman théâtral et visionnaire.
Neil Jordan est né en 1950 à Sligo, en Irlande. Il est écrivain et cinéaste. Parmi ses nombreux films, The Crying Game - acclamé par la critique, couronné par l'Oscar du meilleur scénario original et par d'autres récompenses à sa sortie en 1992 - l'a imposé comme une figure majeure du cinéma contemporain. Les Ombres est son quatrième roman.
Nous étions dans la serre quand il porta les cisailles vers mon cou et m'ouvrit, avec une maladresse vraiment spectaculaire, une entaille en croissant de lune sur la gorge. Me voyant évanouie, il me crut morte, mais me ramena à la réalité en me traînant à travers les rosiers, à la réalité avec ses nuages qui couraient à toute allure au-dessus de moi. Il regarda s'écouler le reste de mon sang dans le chenal envasé et le grossit de ses larmes. Renonçant finalement à m'offrir la rivière pour sépulture, il me ramena telle une poupée grandeur nature jusqu'à la fosse septique et se rendit compte, quand il voulut m'y descendre, que j'étais encore vivante. Il consacra alors une ultime minute à détacher vigoureusement la tête de ce corps qu'il avait connu, de diverses façons, depuis sa petite enfance. Et ainsi, ce que je vis en dernier ne fut ni le ciel, ni la mer, ni la rivière, mais sa montre éclaboussée de sang autour de son large poignet, laquelle indiquait trois heures vingt.
Le temps s'arrêta alors pour moi, mais tout le reste continua. Il m'est impossible d'expliquer ce fait, je ne peux que m'émerveiller devant le déroulement de cette narration - totalement invraisemblable et néanmoins parfaitement banale si je m'en réfère aux livres que j'ai lus, enfant, dans cette maison - où passé, présent et, dans une certaine mesure, futur sont identiques pour le narrateur qui saute de l'un à l'autre avec une aisance surnaturelle. Pour moi, Pip et Estella ne font qu'un et tous deux incarnent mon Joe Gargery, et ce que Joe dit à Pip, je le disais à George. Quelle rigolade, Pip.
Me voici donc, j'ai sept ans, je suis sur la balançoire accrochée aux branches du hêtre, tout en bas du pré en pente marqué d'un bref escarpement après le couvercle de la fosse septique, à moitié dissimulé sous le gazon. Gregory et George sont derrière ou devant moi. Je me tracasse à l'idée qu'ils voient ma culotte, puis, bizarrement, ne me tracasse plus du tout et fixe la grande femme triste, en manteau de fourrure grise, béret noir et bottes en caoutchouc, qui me fixe aussi. Cette femme, c'est moi, et je porte ma tenue de jardinage. Je respire l'élégance, malgré mon manteau poilu, je souris malgré mon air de tristesse anguleuse, je suis mon propre fantôme. Je suis heureuse de ne pas avoir compris ça à l'époque, heureuse que la fillette que j'étais ait pu s'abandonner avec délices à cette présence confortable, à ce génie bon ou mauvais, sans réellement mesurer ce qu'il représentait au juste.
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