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À mes ennemis ce poignard est un livre écumant de désespoir et d'intelligence, comparable par sa dimension poétique au Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Hargne, compassion, générosité, cruauté, démence : l'écrivain ne s'épargne rien, et la passion seule, entière, le sauve de tous les malheurs. O'Flaherty raconte toute sa vie : la faim, la guerre, l'errance. Abandonnant derrière lui femme et enfant, il part pour la France ; à Paris, puis en Bretagne, il se nourrit d'expériences qui feront de lui un écrivain. Des îles d'Aran à l'Espagne, de l'Allemagne aux Etats-Unis, de Londres à la Russie soviétique, O'Flaherty n'aura de cesse de parcourir le monde comme un damné. Achevant cette quête presque fatale parmi les pêcheurs bretons, il en arrive à une conclusion dévastatrice qui le sauve en tant qu'homme et en tant qu'artiste.
Les courts extraits de livres : 21/11/2006
Bien que je n'eusse jamais été riche, j'avais goûté à tous les plus beaux fruits de notre planète. J'avais aimé selon mon bon plaisir, aussi bien avec le corps qu'avec l'esprit. J'avais connu l'exaltation de la jouissance dans le lit d'une beauté circassienne et au milieu des neiges de Norvège, tandis que les chandelles de glace fondaient aux branches des pins baignés de soleil. N'étant entravé par nulle chaîne visible aux yeux d'autrui, je courais les continents à ma guise.
Et pourtant, le diable m'avait terrassé. J'étais convaincu de lui avoir trop souvent tiré la queue. Tout ce que j'avais fait n'avait servi à rien, sinon à me persuader qu'il n'existait pas de réponse à la question de Ponce Pilate. Comme un vautour, j'avais survolé la terre, dévorant ce qui me tombait sous le bec ; et tout cela pour venir échouer à Londres, dans la peau d'une brute assouvie, lugubrement occupé selon toute apparence à me noyer dans l'alcool au fond de tavernes sordides. J'étais incapable d'écrire. Couvert de dettes. À la charge de quelques amis dont les efforts pour me secourir ne faisaient qu'exacerber mon cynisme désespéré. Chaque fois que je me retrouvais seul, une honte épouvantable me submergeait. Je voyais les dons que m'avait octroyés la nature vilement employés, souillés par de sales habitudes, réduits à l'impuissance par l'alcool, dans lequel je recherchais l'oubli. Et puis je tombai malade.
Ce n'était pas bien grave, mais cela me remit les idées en place. Chez un homme né sur des rochers aussi nus que ceux des îles d'Aran, où la lutte pour survivre face à une nature féroce est des plus intenses, l'instinct de conservation est puissant.