L'histoire de l'anthropologie est complexe et bien plus riche que ne le laissent penser certaines approches qui la réduisent à un seul courant. Si Ion veut se donner les moyens de saisir le champ de l'anthropologie dans son ensemble, il faut passer par la Grande-Bretagne, l'Allemagne et les Etats-Unis autant que par la France - et oser remonter quelque peu dans le temps.
C'est l'ambition du présent ouvrage, qui se donne à lire comme un vade-mecum permettant de situer les hommes et les idées qui ont peu à peu construit la discipline en Europe et outre-Atlantique.
Robert Deliège est docteur en ethnologie (Oxford), professeur à l'université de Louvain-la-Neuve et professeur associé à l'université de Lille 3-Charles de Gaulle.
Les courts extraits de livres : 16/12/2006
L'évolutionnisme
A u cours du XIXe siècle, la théorie de l'évolution des espèces allait prendre une telle ampleur qu'elle devint quasiment une sorte d'«idéologie nationale» et la plupart des hommes de science tâchèrent de montrer que les faits observés ou rapportés s'intégraient dans les grandes séquences d'évolution qu'ils avaient préalablement construites. En ce sens, on peut dire que la démarche des évolutionnistes n'est pas inductive mais bien plutôt «hypothético-déductive», et l'on peut parler d'une véritable théorie évolutionniste qui vise à rendre compte de l'histoire de l'humanité, de la place des différentes institutions de l'homme au sein de cette histoire et des différences qui séparent les sociétés de la planète.
Avant d'analyser la contribution des anthropologues à cette théorie évolutionniste, il convient de nous attarder quelque peu sur celui qui formula le premier la théorie de l'évolution des espèces, c'est-à-dire Charles Darwin.
La théorie de révolution naturelle de Charles Darwin (1809-1882)
Darwin naquit à Shrewsbury en 1809 et fut enterré avec les honneurs nationaux à la cathédrale de Westminster en 1882. Issu d'une famille de brillants intellectuels, le jeune Darwin devint le plus illustre d'entre eux, malgré des études médiocres certes mais qui le menèrent tout de même à l'université de Cambridge.
Pendant toute son enfance, Darwin s'était cependant distingué comme collectionneur passionné et cette passion se renforça à Cambridge au contact du professeur Henslow qui obtint, pour son élève, la place de naturaliste dans une expédition scientifique vers l'Amérique latine à bord du désormais célèbre Beagle. Ce voyage de cinq années (1831-1836), dont il nous a livré le récit, allait être déterminant pour la carrière scientifique du jeune homme qui s'avéra un excellent observateur, capable d'établir des liens entre ses différentes observations. L'archipel des îles Galapagos devait particulièrement l'impressionner. On retrouve sur ces îles des espèces animales qui existent sur le continent sud-américain, mais chose extraordinaire pour le jeune Darwin, elles diffèrent des espèces continentales par quelques détails : ainsi, le cormoran, oiseau plongeur au long cou, se rencontre le long des rivières du Brésil, mais aux îles Galapagos ses ailes sont si petites et les plumes qui recouvrent celles-ci si chétives que le cormoran est ici incapable de voler.