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Auteur : Milena Agus
Traducteur : Dominique Vittoz
Date de saisie : 08/02/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : L. Levi, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 978-2-86746-433-1
GENCOD : 9782867464331
Au centre, l'héroïne : jeune Sarde étrange "aux longs cheveux noirs et aux yeux immenses".
Toujours en décalage, toujours à contretemps, toujours à côté de sa propre vie... A l'arrière-plan, les personnages secondaires, peints avec une touche d'une extraordinaire finesse : le mari, épousé par raison pendant la Seconde Guerre, sensuel taciturne à jamais mal connu; le Rescapé, brève rencontre sur le Continent, à l'empreinte indélébile; le fils, inespéré, et futur pianiste; enfin, la petite-fille, narratrice de cette histoire, la seule qui permettra à l'héroïne de se révéler dans sa vérité.
Mais sait-on jamais tout de quelqu'un, aussi proche soit-il... Milena Agus dit de sa famille qu'ils sont " sardes depuis le paléolithique ". Et c'est en Sardaigne que l'auteur de Mal de pierres a résolument choisi de vivre, d'enseigner et de situer son récit. Déjà remarquée par la presse italienne pour son premier roman, Milena Agus confirme ici son exceptionnel talent et sa liberté de ton.
C'est elle qui écrit «Mal de pierres», l'histoire de sa grand-mère, aujourd'hui disparue, dont on ne saura pas le prénom. Avec minutie, elle reconstitue le destin de cette femme sinon dérangée, du moins décalée, que le manque d'amour mettait au supplice, chez qui la musique provoquait d'insupportables émotions et pour qui l'écriture était un exutoire...
La vie magmatique et l'île volcanique de cette Bovary sarde étaient trop étroites pour contenir ses rêves. Fabuler était sa seule manière de survivre. Ce récit sans doute autobiographique, d'une sensibilité à fleur de page, devient ainsi un très bel éloge de l'imagination qui a raison de la réalité, un fervent art du roman. Lisez-le, faites passer, c'est du vif-argent.
L'autre héroïne de ce livre est la Sardaigne : un pays sec, rugueux qui rend les femmes un peu cinglées et les hommes en décalage avec le reste du monde. Milena Agus est de cette île qui tourne les sens. Elle y vit, y enseigne et écrit. Son roman débute comme une biographie familiale, se poursuit en aventure fusionnelle, fait un tour par l'Histoire, porte un regard sur la société italienne et ses injustices de classe, n'oublie jamais de glisser une pointe d'humour. Le bilan est déjà assez brillant, mais l'auteur ne s'arrête pas là : la romancière aime les mensonges de la fiction et nous offre un retournement de dernière minute. En fait, les Sardes doivent être comme ça : séduisants et imprévisibles, libres de tout réinventer et avec un sacré talent.
Quel est ce «mal de pierres» dont souffre l'héroïne de ce livre venu de Sardaigne et qu'on brûle, dès les premières pages, de faire connaître ? Ces coliques néphrétiques ne cachent-elles pas un mal plus obscur qui expliquerait mieux pourquoi les prétendants de cette belle célibataire, âgée pour l'époque (la trentaine), finissent tous par la fuir, au grand dam de sa famille ?.. Le récit de l'héritière-confidente distille peu à peu, comme un suc, les éléments qui composent le destin d'une femme désirante où folie et écriture se rejoignent en une seule et dernière page...
Ce bref roman, son deuxième en Italie, a quelque chose de la pierre, en effet : compact, lisse en apparence et cependant plein d'anfractuosités, de retenue, de secrets. A cause de la folie qui l'infuse et l'emporte dès le commencement, sans que le lecteur n'en sache rien. A cause, aussi, d'un style sobre et poétique, concentré, sans ornement, semblable aux murs de granit des maisons sardes. A cause enfin d'une narration en spirale, qui ne dévoile que progressivement et presque fortuitement le motif central du roman. Comme si le récit rechignait d'abord à dire la vérité sur la femme dont il est question, cette jeune Sarde aux cheveux sombres, semblables à un "nuage noir et luisant" quand elle ôte ses épingles...
Où est la folie ? Où est le mensonge, dans cette société sarde pleine de replis bien cachés ? Certainement pas sur la lune.
Mal de pierres montre aussi qu'un «fou», en mettant du jeu dans le tissu social, en assure la stabilité : «Dans chaque famille, il y a toujours quelqu'un qui paie son tribut pour que l'équilibre entre ordre et désordre soit respecté et que le monde ne s'arrête pas.» Sans parler de l'étrangeté des gens normaux, ici incarnée par de beaux personnages secondaires, notamment le grand-père, qui jusqu'au bout garde son mystère, en particulier celui de la sollicitude infinie dont il fait preuve à l'égard de sa femme : une autre manière d'amour «fou». L'idée maîtresse du livre, dont les dernières lignes donnent la clé, est que la folie est mortifère tant qu'elle est considérée comme un handicap, contenue ou forcée à se conformer ; elle devient féconde, réellement féconde, quand l'imaginaire envahissant d'une personne trouve un sujet de dilection autour duquel se cristalliser, et un art pour s'exprimer. C'est en écrivant un roman que grand-mère est rendue à la vie...
Ce livre est un bijou. On voudrait en rester là, de crainte de trahir sa construction insolite, de déflorer sa sensibilité...
Mal de pierres est le deuxième roman de Milena Agus, originaire de Sardaigne, où elle vit toujours, mais le premier à être traduit en français. Cela n'en reste pas moins une révélation.
Les romans d'amour ne sont jamais aussi prenants que lorsqu'ils nous parlent du malheur d'aimer, ou, variante, de comment une vie aimante ne peut être admise qu'au prix de sa dénégation la plus obstinée. Parce que l'amour, justement, est si important (sûrement la chose la plus belle du monde) qu'il ne pourra jamais être celui que l'on vit soi-même. Ce sont les délices et les tourments d'un tel amour que nous donne à goûter Mal de pierres, un petit bijou de roman, poli comme une pierre précieuse et délicieux, pour ne pas dire entêtant, comme certains gâteaux sardes, tout miel et tout anis.
On lit. Et l'on est pris (épris ?) d'une fièvre maléfique, mélange de plaisir et de spasmes. Abasourdi. Ravi d'être piégé par tant de finesse, de prise de risques, de liberté. Milena Agus, que l'on imagine écrivant sagement dans un coin de sa Sardaigne, fait de l'entourloupe du grand art - de la littérature. Ses menteries et ses boniments crachent, avec violence et mélancolie, une histoire d'amour, de sexe et de folie, tous unis. La narration, elle, style et construction, est simplement hypnotique...
Agus passe à la moulinette l'amour, le sexe, la tendresse, le rêve et n'oublie pas bien sûr la littérature, cet art du mensonge, ou de la vérité. Allez savoir.
Le dimanche, quand les autres filles allaient à la messe ou se promenaient sur la grand-route au bras de leurs fiancés, grand-mère relevait en chignon ses cheveux, toujours noirs et abondants quand j'étais petite et elle déjà vieille, alors imaginez dans sa jeunesse, et elle se rendait à l'église demander à Dieu pourquoi, pourquoi il poussait l'injustice jusqu'à lui refuser de connaître l'amour, qui est la chose la plus belle, la seule qui vaille la peine qu'on vive une vie où on est debout à quatre heures pour s'occuper de la maison, puis on travaille aux champs, puis on va à un cours de broderie suprêmement ennuyeux, puis on rapporte l'eau potable de la fontaine, la cruche sur la tête; sans compter qu'une nuit sur dix, il faut rester debout pour faire le pain, et aussi tirer l'eau du puits et nourrir les poules. Alors, si Dieu ne voulait pas lui révéler l'amour, Il n'avait qu'à la faire mourir d'une façon ou d'une autre. En confession, le prêtre disait que ces pensées constituaient un grave péché et que le monde offrait bien d'autres choses, mais pour grand-mère, elles étaient sans intérêt.
Un jour, mon arrière-grand-mère attendit sa fille avec le tuyau pour arroser la cour et la frappa si fort qu'elle en eut des blessures jusque sur la tête et une fièvre de cheval. Mon aïeule avait appris, par des rumeurs qui couraient le village, que si les prétendants de grand-mère se défilaient, c'était parce qu'elle leur écrivait des poèmes enflammés qui contenaient même des allusions cochonnes et que sa fille salissait non seulement son honneur, mais celui de toute la famille. Elle la frappait à tour de bras en vociférant : «Dimonia ! dimonia !» et elle maudissait le jour où ils l'avaient envoyée à l'école apprendre à écrire.
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