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Thérèse philosophe
Avec les gravures de l'édition de 1785
«Le seul ouvrage qui ait montré le but, sans néanmoins l'atteindre tout à fait ; l'unique qui ait agréablement lié la luxure et l'impiété, et qui donnera enfin l'idée d'un livre immoral» : c'est en ces termes que Sade, dans l'Histoire de Juliette, rend hommage à Thérèse philosophe. Paru anonymement en 1748, ce roman est un classique - sinon le classique - de l'édition clandestine d'erotica au XVIIIe siècle. Véritable best-seller de la littérature audacieuse, souvent attribué à Boyer d'Argens, il ouvre aussi de brûlants dossiers d'ordre religieux et moral, et l'on a pu soupçonner Diderot d'en être l'auteur. Prenant prétexte d'un fait divers - le procès qui opposa, en 1730, un jésuite à sa pénitente qui l'accusait de l'avoir débauchée -, il dénonce l'influence pernicieuse de la religion sur la santé des esprits, et revendique, par le «raisonnement» comme par l'«exemple», le droit des corps à disposer d'eux-mêmes.
D'où l'inévitable question : 1748, année érotique, ou année théorique chaude pour la philosophie ? L'une ne va peut-être pas sans l'autre...
Présentation, notes, chronologie et bibliographie par Florence Lotterie
Les courts extraits de livres : 18/01/2007
Je suis née dans la province de Vencerop. Mon père était un bon bourgeois, Négociant de..., petite ville jolie où tout inspire la joie et le plaisir : la galanterie semble y former seule tout l'intérêt de la société. On y aime dès qu'on pense et on n'y pense que pour se faciliter les moyens de goûter les douceurs de l'amour. Ma mère, qui était de..., ajoutait à la vivacité de l'esprit des femmes de cette province, voisine de celle de Vencerop, l'heureux tempérament d'une voluptueuse Venceropale. Mon père et ma mère vivaient avec économie d'un revenu modique et du produit de leur petit commerce. Leurs travaux n'avaient pu changer l'état de leur fortune ; mon père payait une jeune veuve, marchande dans son voisinage, ma mère était payée par son amant, gentilhomme fort riche, qui avait la bonté d'honorer mon père de son amitié. Tout se passait avec un ordre admirable : on savait à quoi s'en tenir de part et d'autre et jamais ménage ne parut plus uni.
Après dix années écoulées dans un arrangement si louable, ma mère devint enceinte, elle accoucha de moi. Ma naissance lui laissa une incommodité qui fut peut-être plus terrible pour elle que ne l'eût été la mort même. Un effort dans l'accouchement lui causa une rupture qui la mit dans la dure nécessité de renoncer pour toujours aux plaisirs qui m'avaient donné l'existence.
Tout changea de face dans la maison paternelle. Ma mère devint dévote ; le Père Gardien des Capucins remplaça les visites assidues de Monsieur le Marquis de..., qui fut congédié. Le fonds de tendresse de ma mère ne fit que changer d'objet ; elle donna à Dieu par nécessité ce qu'elle avait donné au marquis par goût et par tempérament.
Mon père mourut et me laissa au berceau. Ma mère, je ne sais par quelle raison, fut s'établir à Volnot, port de mer célèbre ; de la femme la plus galante, elle était devenue la plus sage et peut-être la plus vertueuse qui fût jamais.