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Auteur : Armand Farrachi
Date de saisie : 17/01/2007
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Fayard, Paris, France
Collection : Documents
Prix : 17.00 € / 111.51 F
GENCOD : 9782213632049
Sorti le : 17/01/2007
Ne dites pas «précarité», dites «flexibilité». Ne dites pas «anti-technicien», dites «obscurantiste». Ne dites pas «réforme», dites «modernisation». Ne dites pas «empoisonner» ni «polluer», dites «fertiliser».
Nier l'évidence, rassurer à tout prix, même et surtout quand l'incendie fait rage, tel semble être l'objectif du pouvoir et des «communicants» face aux questions soulevées par des situations ou des risques de plus en plus inquiétants. En particulier dans le domaine sensible de l'«environnement», la réponse est toujours la même : tout va bien, les mauvais signes apparents sont trompeurs, anodins, inexistants.
Dans un monde où les paysans sont devenus «exploitants agricoles» et les patrons «entrepreneurs», où la charité se déguise en «action humanitaire», où derrière un «plan social» se cache un licenciement massif, ce Petit lexique nous aide à saisir comment la sémantique officielle s'applique à ne pas voir la réalité, à minimiser les périls, à désigner en termes positifs les phénomènes qui le sont le moins. Il relève à la fois les «faux amis» et les paradoxes qui signifient autre chose que ce qu'ils désignent, voire le contraire (abondance, liberté, croissance, bonne nouvelle...), les conduites aberrantes constituées en véritables syndromes (de l'autruche, du Père Noël...) ou en directives (s'obstiner dans l'erreur, jouer avec le feu...) et la contamination du langage par l'économisme (gérer ses relations, optimiser...).
L' «élimination des mots indésirables» (et donc des concepts interdits) que craignait Orwell est-elle en train de triompher ?
Armand Farrachi a publié des récits (Sermons aux pourceaux et autres opuscules, Zulma, 1997; Bach, dernière fugue, Gallimard, 2004) aussi bien que des essais littéraires (Rousseau ou l'état sauvage, PUF, 1997) ou polémiques dans le domaine de l'écologie politique (Les poules préfèrent les cages, Albin Michel, 2000 ; La Société cancérigène, avec Geneviève Barbier, La Martinière, 2004).
Abondance : «Abondance de biens ne nuit pas», dit le proverbe. Cependant, à s'attarder un instant, dans un supermarché, au rayon des lessives, aussi bien qu'à celui des boissons sucrées, des chocolats, des éponges ou de n'importe quel produit industriel, on se demande si l'abondance tant vantée ne ressemble pas à une profusion d'articles semblables, de spécialisations absurdes, à une avalanche donnant l'illusion de la diversité. Dans ces pyramides de bidons, ces amas de pots, ces cascades de bouteilles, ces murailles de barils, dans toute cette verroterie électronique, on trouvera à peu de chose près le même produit fabriqué par la même usine dont on n'a changé que le parfum, l'emballage, la couleur, la taille, la forme ou le «logo». Une lessive pour le noir, une pour le blanc, une pour les couleurs, bientôt peut-être une pour chaque couleur, un engrais pour les fraises, un autre pour les poireaux, un shampooing pour cheveux secs, un autre pour les gras, les défrisés, les cassants, les ternes, une voiture pour chaque membre de la famille, pour la ville et la campagne, pourquoi pas pour chaque parcours, chaque jour de la semaine ou assortie à chaque tenue ? Nous l'a-t-on assez dit que nous avions la chance de vivre dans une société d'abondance, de loisirs, de choix, de liberté, alors que tant de nos ancêtres ou de nos contemporains n'ont connu ou ne connaissent que des sociétés de pénurie, d'autorité, d'austérité ! Imagine-t-on encore un monde où il n'y aurait qu'un seul shampooing, moins de soixante chaînes de télévision et d'une centaine de téléphones «portables» ? Abondance, certes, mais abondance de quoi ? L'abondance du faux masque-t-elle la pénurie du vrai ? Pourquoi le superflu ou l'inutile devraient-ils être abondants ? Certes, tout va plus vite, les transports, l'information, l'innovation technique, mais où courons-nous si vite ? Oui, tout arrive partout en plus grande quantité, mais pour quoi faire ? Pour mieux comprendre le processus dans lequel nous sommes engagés, ne serait-il pas grand temps de comparer ce qui devient plus abondant (les calculatrices, les yaourts, les machines...) à ce qui devient plus rare (l'eau, la forêt, l'air pur, l'espace libre, le silence, les papillons...) ? Riches en «produits» mais pauvres en esprit ou en nature, «pauvres en monde», selon Heidegger, nous voilà plongés à la fois dans l'abondance de biens et dans la pénurie de richesses, dans le paradoxe fondamental.
Accuser le voisin : Lorsqu'on se sent soupçonné de quelque méfait ou d'avoir commis une erreur, le réflexe est toujours de commencer par accuser le voisin. Rien n'est plus courant ni plus simple, dans tous les domaines, à tous les niveaux, que de trouver le plus rapidement possible un bouc émissaire, le meilleur étant celui qui se défend le moins, de préférence un animal, victime sacrificielle depuis toujours destinée à expier les fautes qu'elle n'a pas commises. Si l'élevage du mouton n'est plus rentable, c'est la faute du loup. Si les fleuves rompent les digues en cas d'inondation, c'est la faute des blaireaux qui y creusent des terriers. Si les récoltes étaient mauvaises en Chine maoïste, c'était la faute des oiseaux. Si le poisson se fait rare, c'est à cause des phoques, et non, évidemment, des chaluts aux filets dérivants ni des sonars électroniques. Les responsables des accidents de la route, ce sont les arbres, et c'est pourquoi les motards les abattent. Les viticulteurs dont les vignes ont gelé l'autre hiver ont poursuivi Météo-France en justice. On a déjà commencé à se défendre contre la maladie et la mort en attaquant les médecins. Haro sur les baudets !
D'autant qu'en cas d'échec, de catastrophe, d'erreur, plus personne n'est responsable, sinon la fatalité ou le hasard. Au procès de Nuremberg ne comparaissaient que des dignitaires du nazisme qui n'étaient pas du tout au courant de ce qui se passait ou qui obéissaient simplement à des ordres dépourvus de sens. Le ministre de l'Intérieur ne savait pas qu'on pratiquait la déportation, le ministre des Transports ignorait où allaient les trains et ce qu'ils convoyaient, le délégué à la Propagande ne pensait pas qu'on le prendrait au sérieux.
Dans l'affaire du sang contaminé, tous ceux qui avaient la moindre responsabilité n'ont rien eu de plus pressé que de la rejeter sur un autre : la pharmacie centrale des hôpitaux, le centre de transfusion sanguine, les médecins chefs, le ministre de la Santé, les députés. Les procès ont finalement abouti à l'acquittement de tout le monde ou presque, sauf des victimes, puisqu'elles étaient déjà mortes.
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