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Auteur : Jacques-Etienne Bovard
Date de saisie : 23/01/2007
Genre : Guides et conseils pratiques
Editeur : Bernard Campiche, Orbe, Suisse
Collection : CampImages, n° 1
Prix : 42.00 € / 275.50 F
GENCOD : 9782882411860
Sorti le : 23/01/2007
LA PECHE, UN ART DE L'IMPATIENCE
Pour la plupart, pêche rime avec patience, passivité, ennui. C'est l'éternelle caricature du pêcheur en papi affalé devant sa canne, les yeux rivés à son flotteur qui ne coule jamais.
Or, à lire les récits ou à regarder les photos de Jacques-Etienne Bovard, qui rôde depuis son enfance le long des rivières et des lacs, on verra que la pêche peut se décliner en inventaire émotionnel extraordinairement contrasté et intense : le temps devient affût passionné, au seuil d'un autre monde, où se confondent la mémoire et le rêve. La rivière se livre, ou ne se livre pas, telle une femme irrésistible et insaisissable. Quel ennui ? Quelle patience ? Le pêcheur rôde, ruse, rêve, délire, jubile, explose - de joie, de fureur. Et c'est toujours un morceau de lui-même qu'il finit par ferrer, dans les clairs-obscurs où le regard se perd.
Des semaines, à vrai dire, qu'il l'a sentie lui prendre la rêne, sa monture profonde, de moins en moins tranquille sous la selle, de menus écarts en échappées préparant la foucade splendide de ce matin. Nul doute qu'il a manqué de fermeté, peut-être assez content de se laisser emmener. À table, en cours, en voiture, il a été souvent distrait, la rivière soudain émergée devant lui avec ses reflets mouvants, ses ombres, fleurant le sable humide, l'ail-des-ours ou la neige revenue sur le printemps, et vibrant déjà dans le fil imaginaire entre ses doigts. Soit, mais quoi, jusqu'ici, de plus marqué que les années précédentes à pareille époque ? D'ailleurs, il n'a pas cessé de s'en amuser, s'est réjoui comme d'habitude de se sentir ainsi le pouls plus vif, le sang réchauffé d'une promesse en ces mois de brouillard et d'apathie générale... Justement, il se pourrait qu'il ait fréquenté un peu trop de gens tristes cet hiver, cafardeux cabotins ou vrais désemparés, lu trop de journaux, vu trop d'affiches électorales, trop négligé cette impression de tourner à n'en plus finir entre les parois d'un manège sombre et peuplé toujours des mêmes figures moroses, voire catastrophiques. Manqué d'air beaucoup plus qu'il ne croyait, donc, et de solitude. De mouvement dans les muscles, de terre meuble sous les pieds, d'odeurs franches à plein nez. Une impatience qui couvait, un désir piaffant de ligne droite au galop.
Alors évidemment, aux premières lueurs à peine plus vives sur les Alpes, c'est revenu plus fort qu'avant, plus fort peut-être que jamais. Dès la mi-février, il est allé voir la rivière, l'a remontée sur plusieurs kilomètres pour observer l'effet des crues hivernales sur les berges, a repéré de très grosses truites, qui à l'ouverture seraient presque toutes redescendues au lac d'où elles étaient venues pour frayer, mais ne quitteraient plus son esprit.
Je te regarde pêcher à la mouche, debout au milieu du courant, le contre-jour fait de ton chapeau de paille comme un petit soleil à toi tout seul, et la soie au-dessus de ta tête esquisse en chuintant les ailes d'une libellule gigantesque. «Dix heures, treize heures, tu vois, grand, jamais la canne plus bas, sinon tu t'entorchonnes !...» Puis c'est ta tête seule qui se hausse au-dessus des roseaux, à l'affût, clignant de l'oeil pour m'inviter à suivre ton regard quelque part dans l'ombre... Ou bien tu rentres à la voiture ployé sous l'orage, ruisselant, râlant, «faut être con, tu avoueras !». Et toujours ce rire élancé sur deux tierces, ce petit oeil bleu brillant fait pour la ruse ou l'ironie - la colère aussi, l'angoisse de la nuit...
- Heureux l'homme qui a des passions saines et qui peut les satisfaire, souviens-toi ! Me l'auras-tu dite et répétée, cette phrase, et comme je voudrais enfin te croire.
Mais passion, le mot est trop grand; saine, j'ai des doutes ; pour le bonheur... Peut-être si j'arrivais à m'enfermer dans quelques certitudes définitives, ou attitudes qui en tiennent lieu. À me rendre moins perméable, à m'habituer enfin au monde, à son opacité, à sa routine insoutenable de barbarie croissante. Or il semble bien que ce soit l'inverse, avec l'âge, qui m'arrive. La vois-tu, cette femme hier soir au journal télévisé, qui regardait son fils brûlé par une bombe «intelligente» mourir en loques caramélisées ? Vois-tu ses yeux chercher sur le corps de son fils un centimètre indolore où elle aurait pu poser le bout des lèvres ?... Pendant que je triais mes cuillères, attendant la météo. Horrifié, impuissant - et content d'apprendre que la haute pression se maintenait. Image déjà passée, indifférente, classée avec son infinité de pareilles, pourtant revenue vingt fois cette nuit se mêler aux visions d'eau claire coulant sur le sable, à nouveau là devant mes yeux, atroce, énervante, juste bonne à me faire trouver obscènes mes petites occupations de planqué, et plus dérisoires encore mes scrupules de belle âme. Alors... content de moi, heureux...
- Mais dis donc, c'est toi qui l'as lâchée, cette bombe ?
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