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Auteur : Kebir Mustapha Ammi
Date de saisie : 01/02/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 19.00 € / 124.63 F
GENCOD : 9782070783014
Sorti le : 01/02/2007
Une femme, vieille comme le siècle, raconte son histoire, une histoire qui se confond avec celle du Maroc depuis l'occupation par la France en 1912 jusqu'aux émeutes de Fès en 1990.
Le ciel sans détours est le portrait de cette femme libre, courageuse et d'une inébranlable dignité, qui ne transige jamais avec l'époque soumise à des tourments de toutes sortes. Son grand âge n'est pas un frein pour Fdéla qui a su, dans l'adversité, prendre le meilleur de ce qui s'offrait à elle pour devenir celle qu'elle est aujourd'hui, une femme qui ne baisse jamais les bras et qui continue de se battre, comme hier, avec la même pugnacité.
Des images, parfois violentes, se croisent et parcourent sa mémoire à rebours. L'évocation de sa vie, pleine de rebondissements et de rencontres avec des personnages inattendus, compose une fresque du Maroc avec ses zones d'ombre et de lumière.
Né à Taza, au Maroc, Kebir M. Ammi vit et enseigne à Paris. Romancier et essayiste, il est l'auteur notamment d'une importante biographie d'Abd el-Kader.
Les deux brigands
En partant, les deux brigands nous ont priées au moins dix fois de les excuser et de ne pas garder un trop mauvais souvenir de cette rencontre.
- Ne vous inquiétez pas, les a rassurés Ma Zahra, ça peut arriver à tout le monde, au meilleur d'entre nous et dans n'importe quel pays, ça arrive même en Amérique de se faire braquer par des inconnus !
Le gringalet et son compère ont remercié Ma Zahra en lui baisant la main et le front. Puis ils ont ramassé leurs affaires et ils ont filé droit devant eux.
-J'ai cru un moment que ces deux brigands ne partiraient jamais, plaisanta Ma Zahra. Ils semblaient trop bien en notre compagnie. J'ai même cru qu'on serait obligées de les trimballer avec nous ! Imagine donc la tête que ferait Hadj Belghisse si j'arrivais avec deux brigands dans mes bagages.
J'essayais d'imaginer la tête de Hadj Belghisse. L'Ange. Nous arrivions devant lui et Ma Zahra lui révélait, avant de me présenter, qu'elle avait deux brigands de la pire espèce dans son sac.
- Deux quoi ? demandait l'Ange.
- Deux brigands qui ont retrouvé le droit chemin. Ils dépouillaient les voyageurs, attaquaient la veuve et l'orphelin ! Ils mettaient à feu et à sang les routes du royaume ! Mais je les ai remis sur la bonne voie. Avec l'aide du Seigneur ! Regarde la bouille qu'ils ont !
- Et comment s'appellent ces deux petits ? demandait, attendri, l'Ange.
- Le gringalet et son compère !
-J'ai déjà entendu ces noms-là quelque part... Ils ont pas mal fait parler d'eux, si je ne m'abuse !
- C'est bien d'eux qu'il s'agit.
J'imaginais encore quantité de choses. Je me perdais dans les couloirs de l'imagination. Des couloirs sombres. Très profonds et complexes. Inextricables certaines fois. Ça m'amusait de voir, comme si je l'avais là devant moi, la tête de l'Ange qui demandait à Dieu ce qu'il pouvait bien faire des deux brigands. Il nous priait de l'attendre un peu, nous faisait servir des orangeades bien fraîches et montait en plein ciel pour converser avec Dieu.
- Eh bien, quoi ? disait-il à Dieu qui prenait toujours l'air frais sous une ombrelle dans son magnifique jardin où une fontaine laissait couler délicatement son eau claire.
La mère de ma mère
Lorsqu'ils sont partis, Ma Zahra a plongé la main dans son sac de voyage et elle en a sorti, non pas un Coran - elle n'en a jamais eu, c'était une feinte seulement - mais un splendide collier en or et deux bracelets en argent.
- Ils sont vieux, très vieux, m'expliqua Ma Zahra, ils viennent de la mère de ma mère, ils ont traversé le temps.
Ces mots la mère de ma mère ont éveillé en moi, en les bousculant, des choses dont je ne soupçonnais pas l'existence. Je voulais traverser le temps, moi aussi, comme ces objets, comme ces bagues et ce collier, mais dans le sens inverse.
Je n'ai plus attendu que l'occasion de demander à Ma Zahra si elle avait connu ma mère, ce qu'elle savait d'elle et dans quel lieu je pouvais trouver sa sépulture.
Nous nous sommes mises en route. Je guettais l'instant où je pourrais demander à Ma Zahra ce qu'elle savait de ma mère.
- À quoi penses-tu ? me demanda-t-elle une ou deux fois.
- À rien.
Elle me connaissait trop bien. Je pouvais difficilement lui cacher ce que j'avais dans la tête. Elle lisait dans mes yeux comme dans un livre ouvert. Ça m'exaspérait qu'elle puisse tout savoir. Je faisais pourtant en sorte qu'elle n'arrive pas à percer mes secrets.
Certaines fois, sûre de moi, je m'approchais d'elle :
- Tu sais quoi ?
- Non, mais tu vas bientôt me le dire...
-J'ai un secret et tu ne pourras jamais le deviner, la défiais-je avec un plaisir que je laissais éclater sur mon visage.
- Regarde-moi dans les yeux !
- Tu ne verras rien, je me suis tellement exercée... Je me concentrais. Je ne clignais pas des paupières. Je la fixais bien droit. Je ne pensais à rien d'autre qu'à mon secret que je devais garder à tout prix. Mais elle finissait toujours par me tendre un piège.
- Tu vois...
J'ai longtemps cru que Ma Zahra pouvait deviner tous les secrets du monde. Ou la plupart d'entre eux.
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