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Auteur : Eugène Le Roy
Date de saisie : 19/01/2007
Genre : Essais littéraires
Editeur : Sud-Ouest, Bordeaux, France
Prix : 15.00 € / 98.39 F
GENCOD : 9782879017440
Sorti le : 19/01/2007
«C'était à Périgueux, le soir de la Saint-Mémoire de l'année 1844. Nous étions à souper dans notre petit logement de la rue Hiéras; il y avait là mon oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux camarade et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau à la Préfecture, puis moi troisième, jeune drôle de seize ans. La quatrième place était celle de ma mère; mais la pauvre femme ne s'asseyait que par moments, tant elle était occupée du service, comme c'est la coutume chez les petites gens, dans notre vieux Périgord...» Ainsi commence Le moulin du Frau (1890), ce beau roman sur les traditions et les révolutions en Périgord pendant la seconde moitié du XIXe siècle, qui méritait assurément cette nouvelle édition.
Eugène Le Roy est né le 29 novembre 1836 à Hautefort, au coeur du Périgord. Ses parents étaient tous deux au service du baron de Damas. Après des études succinctes à Périgueux, il devient commis à Paris en 1851 puis soldat en Algérie de 1854 à 1860. Rentré en Périgord, il est nommé percepteur en 1863 à Tocane-Saint-Apre puis à Montignac en 1873. Après Le moulin du Frau (1891), il publie Jacquou en 1899 dans La Revue de Paris sous le titre La forêt Barade puis, sous son titre définitif, chez Calmann-Lévy en 1900. Eugène Le Roy s'éteint à Montignac le 6 mai 1907.
C'était à Périgueux, le soir de la Saint-Mémoire de l'année 1844. Nous étions à souper dans notre petit logement de la rue Hiéras ; il y avait là mon oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux camarade et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau à la Préfecture, puis moi troisième, jeune drôle1 de seize ans. La quatrième place était celle de ma mère ; mais la pauvre femme ne s'asseyait que par moments, tant elle était occupée du service, comme c'est là coutume chez les petites gens, dans notre vieux Périgord. Parmi les amis de mon pauvre défunt père, ma mère était en grande réputation de bonne ménagère et de fine cuisinière, et ce soir-là elle ne la faisait pas mentir; aussi lorsqu'après la soupe et le bouilli, elle apporta un gros barbeau en court-bouillon, M. Masfrangeas ouvrit les nasières et, en se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon sentant qui montait du plat : Ha ! Ha !
- Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis de parole; je t'avais promis de te faire manger un barbeau de quatre livres pour le moins, et le voilà.
- C'est vrai, et tu fais même bonne mesure, car celui-là en pesait au moins cinq.
Là-dessus mon oncle servit à son ami, dont il écourtait le nom par coutume d'enfants, de même que l'autre, l'appelait Rétou, un gros morceau de la bête, et la tête, à laquelle tenait un joli morceau du collet.
- Ho ! Ho ! faisait M. Masfrangeas, là ! là ! doucement ! Mais on voyait bien, quoiqu'il ne fût pas façonnier, que c'était un peu par honnêteté, et que cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve, c'est qu'il y revint.
- Tiens, cherche là-dedans les instruments de la Passion, dit mon oncle, en lui donnant la tête, on dit qu'ils y sont tous; pour moi,je ne les y ai jamais vus.
Quand je remontai, M. Masfrangeas était en train de dire ses deux mots au râble du levraut. Mon oncle déboucha doucement une des bouteilles et remplit les verres, puis, prenant le sien, il le leva : Nous allons commencer par boire à la santé de l'ami Masfrangeas ! Et les verres se choquèrent, et chacun vida le sien rubis sur l'ongle.
- Eh bien ! Comment le trouves-tu, Frangeas ?
- C'est un crâne vin, du bouquet, de la finesse, passablement de corps... Cela vaut mieux que tous les bordeaux du commerce.
- Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac, acheva mon oncle. Allons, mon vieux, un autre petit morceau de cette cuisse, tiens...
M. Masfrangeas fit bien : Oh ! oh ! mais ce n'était pas trop sérieux.
Une bonne salade de chicorée à l'huile de noix vierge, pressée au Frau, avec force chapons à l'ail, termina le repas.
Puis ma mère servit le dessert : de bons petits fromages de Cub-jac, des noix, des pommes, puis une tourte aux confitures et un gâteau d'amandes. Ces pâtisseries campagnardes faites par elle étaient réussies à souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas.
Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles santés à proposer. Après M. Masfrangeas, ce fut sa dame ; puis l'aînée des demoiselles Masfrangeas, puis la seconde, la troisième...
Mais leur père se récriait en riant :
- C'est assez, allons ! allons !
- Dans une famille il ne faut pas de préférence, disait mon oncle : la plus jeune n'est pas bâtarde que diable !
Et M. Masfrangeas vidait son verre en déclarant qu'il ne boirait plus.
- Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant un morceau de la tourte bien coupé en coin.
Puis quand la tourte fut avalée :
- Si nous buvions à la santé de Gustou, qui a tué le levraut ? dit mon oncle.
- C'est assez bu, Rétou, dit M. Masfrangeas en posant la main sur son verre.
- Allons, eh bien ! à la santé de la petite Nancy, qui est allée à demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour ramasser les oronges ! Hein ?
-Ah ça ! est-ce que tu voudrais me faire griser ?
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