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Date de saisie : 08/03/2007
Genre : Philosophie
Editeur : Minuit, Paris, France
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 978-2-7073-1991-3
GENCOD : 9782707319913
Sorti le : 08/03/2007
Ce numéro s'ouvre avec la traduction d'un entretien donné en allemand par Levinas à C. von Wolzogen, qui eut lieu à Paris en 1985 et dont la version originale fut publiée comme postface de la traduction allemande d'Humanisme de l'autre homme parue en 1989 chez Félix Meiner. Si l'on y retrouve des thèmes connus de la pensée de Levinas - la phénoménologie et son dépassement vers un au-delà de l'apparoir, l'importance centrale du Heidegger de Sein und Zeit, le caractère fondamental de la Bible, le visage comme au-delà du phénomène, l'Autre, la critique de la Totalité -, on y découvre aussi des aspects plus surprenants : la présentation du Mitmensch heideggerien comme un homme qui défile au pas, la relativisation de l'importance de Rosenzweig, l'aveu d'une familiarité surprenante avec Nietzsche, la référence marxienne du concept de Totalité à la vie économique et à l'échange. Le traducteur, A. David, insiste dans sa présentation sur le caractère insigne du texte, qui est d'avoir été pensé et prononcé en allemand, et tente de cerner les enjeux de cette extra-territorialité linguistique.
Dans «De l'espace chorégraphique : entre extase et discrétion», F. Pouillaude se penche sur l'article d'Erwin Straus intitulé «Les formes du spatial» (1930) où, mettant la danse sous condition de la musique, ce dernier propose une interprétation de l'espace chorégraphique à partir des catégories du présentiel, de l'extatique et du primitif. L'auteur interroge le bien-fondé de cette catégorisation de l'espace, mettant au contraire en évidence le caractère discret, technique et institué des espaces chorégraphiques, dans une perspective qui réinterroge plus généralement la question de l'espace vécu.
Dans «Dieu poète ?», P. Quesne part de la remarque que si la révélation coranique institue des rapports avec la poésie arabe qui la précède, elle n'assigne en revanche aucune place précise à la philosophie, qui est pour elle un corps étranger et postérieur. Lisant le Commentaire d'Averroès sur la Poétique, qui hésite sans cesse entre Aristote et Platon, il tente d'y discerner une stratégie qui, dans un propos apologétique en quelque sorte perdu d'avance, joue les philosophes contre les poètes et introduit à titre de justification une considération historique du «peuple arabe» qui anticipe fortement sur Ibn Khaldoun.
Enfin, dans «Etre avec un autre», S. Lindberg interroge l'existential du Mitsein (être-avec) dégagé par Heidegger, se demandant si cette structure ontologique laisse place à la reconnaissance véritable de l'autre comme tel. Elle tente à l'inverse de montrer que l'autre constitue dans Etre et temps un moment aporétique : il doit participer à la compréhension ontologique du Dasein, mais ne le peut pas. Suit une analyse de deux célèbres dialogues de Heidegger - avec Hölderlin, puis Hegel -, qui mène à la conclusion que le dialogue avec autrui y disparaît au profit du dévoilement monologique de la chose même, et qu'il n'est pour Heidegger de communauté véritable qu'à titre transhistorique, entre grands penseurs.
D. P.
Philippe Quesne
DIEU POÈTE ?
LE PHILOSOPHE, LE CORAN ET LES POÈTES
CHEZ AVERROÈS
Pour Abderrahim Bouichi
«Quant aux poètes, ce sont les égarés qui les suivent.
Ne les vois-tu pas errer dans les vallées
et dire ce qu'ils ne font pas ?
sauf ceux qui croient, ceux dont l'oeuvre est fidèle et qui
prient souvent Dieu et se défendent quand on les attaque.
Mais les injustes vont savoir où ils vont.»
Sourate XXVI, «Les poètes», v. 224-227
Il est difficile de savoir en quel sens Averroès parle de Dieu créateur. Si le monde est éternel, Dieu, sans être le monde lui-même, crée de manière contemporaine au monde : la création, c'est le monde qui se crée à chaque instant sous l'action de Dieu, mais peut-être plus du tout une création ex nihilo au sens où le monde surgirait de l'acte créateur.
Pourtant, Dieu est peut-être créateur en un tout autre sens, non plus démiurge mais poète. Dans son Commentaire de la Poétique, Ibn Rushd, pour illustrer les concepts aristotéliciens, ne puise pas au même fonds qu'Aristote : ce n'est pas le théâtre grec qui sert d'exemple, mais la poésie arabe et le Coran. Que les exemples soient empruntés au fonds culturel arabe n'a rien de surprenant, puisque la tâche d'Ibn Rushd consiste à expliquer les grandes oeuvres de la philosophie grecque à des Arabes, et que le recours à la littérature arabe facilite cette tâche d'un point de vue pédagogique. Mais que peut bien signifier la présence, à titre d'exemple, du Coran ? La poièsis est un acte spécifiquement humain. Est-il possible d'y voir également un acte divin, ou bien s'agit-il ici d'un anthropomorphisme dont la théologie arabe doit se garder à tout prix, dans son affirmation de l'unité, de l'unicité et de la transcendance absolue de Dieu ? Le Coran lui-même est-il oeuvre divine ou oeuvre humaine ? Puisqu'il est oeuvre divine, Dieu peut-il être le créateur du Coran au sens de son poète ? Laissons de côté l'intéressante question de l'impact que ces énigmes peuvent avoir sur le problème fondamental de la théologie musulmane de savoir si le Coran est incréé ou créé. C'est en un sens tout à fait inédit, c'est-à-dire en un sens poétique, qu'Ibn Rushd semblerait affirmer dans son Commentaire que le Coran est créé.
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