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Tchétchènes, Géorgiens, Moldaves, Bouriates, Iakoutes... Qu'est-ce qu'une minorité ? Comment l'identifier ? Comment la définir ? Par le lieu de naissance ? Par le lieu d'habitation ? Par l'ascendance familiale ? Mais par le père ou par la mère ? Par la langue ? Mais par le dialecte de la maison ou par l'idiome de l'école ? En 1860, en 1917, en 1939, l'empire russe, puis l'URSS recensent. Statisticiens, linguistes, ethnographes débattent, se divisent, polémiquent. L'État, lui, pratique la discrimination, positive ou négative, la déportation, limitée ou massive.
Territoires, populations, identités : en décryptant comment le laboratoire impérial russe a déterminé, sur plus d'un siècle et demi, le devenir de l'Est européen, c'est l'actualité la plus vive de notre monde, après la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'URSS, qu'éclaire ici Juliette Cadiot.
Un essai crucial sur la formation des idéologies nationales.
Juliette Cadiot est Maître de conférences à l'EHESS. Elle signe ici son premier ouvrage.
Les courts extraits de livres : 10/04/2007
Les politiques coloniales visant à bouleverser la carte ethnographique
Dans les régions d'Asie centrale, conquises durant la seconde moitié du XIXe siècle et dont le statut administratif, colonie ou province impériale, restait à déterminer, l'apport de colons des provinces du centre se fit selon une rhétorique nettement colonialiste. Dès les années 1870, le premier gouverneur général de la nouvelle province du Turkestan, Karl von Kaufman, envisageait de «civiliser» ces territoires, non seulement par l'introduction du savoir et des «bonnes manières» européennes, mais aussi par le «changement de la carte ethnographique» de la région. En 1886, son successeur N. O. Rosenbach concevait essentiellement la russification comme la venue massive de colons européens. L'abolition du servage et ses suites, la croissance démographique dans les années 1890, le développement des voies de communication et les conséquences de la famine dans les provinces du centre de la Russie conduisirent le gouvernement d'Alexandre III, puis celui de Nicolas II à prendre une série de mesures pour la colonisation agricole des régions Sud et Est. En 1889, l'effort de coordination et d'organisation des migrations - jusqu'alors plus ou moins spontané et réglé régionalement - atteignit pour la première fois l'échelon central par la ratification de l'Acte de peuplement. Et en 1896, une administration du Peuplement rattachée au ministère de l'Intérieur régulait les migrations.
Des statisticiens et cartographes étaient envoyés dans les steppes kirghizes, dans le Caucase ou au Turkestan avec pour but de définir les terres libres que les nomades n'utilisaient pas ou utilisaient «avec excès». Au début du XXe siècle, malgré les difficultés sur le terrain, les migrations s'accélérèrent. Elles furent vivement encouragées par le ministre des Finances Stolypine qui y voyait un moyen de régler la question agraire dans les provinces russes.