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À Caïn, chacun associe le premier meurtre commis au seuil de la Bible et la condamnation à l'errance qui vient châtier ce geste fratricide. Mais on ignore souvent que le criminel est aussi le fondateur de la civilisation, le père de la ville, des arts et des techniques.
Sobre, elliptique et ambigu, le chapitre IV de la Genèse est inducteur d'interrogations et de rêveries : pourquoi Dieu agrée-t-il le sacrifice offert par Abel alors qu'il rejette celui de Caïn ? Pour quelle (s) raison (s) l'aîné des deux frères tue-t-il son cadet ? Quelle est la nature du signe que la divinité appose sur Caïn ? Pourquoi la civilisation procède-t-elle d'un fratricide ? Du Moyen Âge à nos jours, les réécritures littéraires s'emparent donc de manière fructueuse des questions existentielles que pose le mythe de Caïn : la préférence arbitraire, l'envie, la nécessité de différenciation, la culpabilité innocente, le lien entre mort et civilisation.
Méditant sur la part nocturne mais féconde du moi, la littérature dissèque les rivalités, sonde les responsabilités, en appelle à la responsabilisation comme gage d'une véritable fraternité et d'une création authentique.
Agrégée de lettres modernes, Véronique Léonard-Roques est maître de conférences en littérature comparée à l'université Clermont-Ferrand IL Elle consacre ses recherches aux mythes et à leurs réécritures.
Les courts extraits de livres : 19/04/2007
Haine et amour
Les réécritures du mythe affichent une rivalité entre Caïn et Abel que le texte biblique ne suggère qu'à mots couverts. Celle-ci traduit une haine souvent réciproque que les auteurs motivent par la peinture de différences irréductibles, de persécutions mutuelles ou de luttes amoureuses. Le désir mimétique qui anime les frères ennemis peut cependant céder la place aux troubles que provoque l'attirance pour le rival fraternel lui-même. Dans certains cas, à l'hostilité succède l'amour, manifestation exemplaire de l'aspiration à une solidarité nouvelle.
1 - Incompatibilités radicales
Des portraits antithétiques
Dans un prolongement des oppositions structurales de Genèse IV, les réactualisations du mythe brossent fréquemment un portrait contraire des deux frères, tant sur le plan moral que physique, comme pour mieux légitimer et mettre en exergue leur rivalité.
Dans les exégèses religieuses, la réprobation est unanime à l'égard de «Caïn le Mauvais», alors qu'est célébrée la pureté d'Abel. Celui-ci est fréquemment assimilé à un ange, là où d'aucuns soulignent la «nature de bête» de son aîné (Épître de Jude, XI). Que Caïn soit le premier-né des frères s'explique selon Augustin (Cité de Dieu, XV, I, 2) par l'antériorité en l'homme de la bestialité, laquelle doit être transcendée par la spiritualité. Le Coran quant à lui oppose très explicitement la piété d'Abel à l'iniquité de Caïn (V, 28-29). Des codes symboliques viennent traduire cette antithèse d'ordre moral. Le Premier Livre d'Hénoch, un texte apocryphe intertestamentaire (IIe s. av. J.-C), évoque le caractère et la destinée des personnages à partir de l'image de deux veaux de couleur différente, l'un noir (Caïn), l'autre roux (Abel).