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Auteur : Carole Martinez
Date de saisie : 03/07/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 23.00 € / 150.87 F
ISBN : 978-2-07-078305-2
GENCOD : 9782070783052
Sorti le : 08/02/2007
" Ecoutez, mes soeurs ! Ecoutez cette rumeur qui emplit la nuit ! Ecoutez...
le bruit des mères ! Des choses sacrées se murmurent dans l'ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d'épices, magie et recettes se côtoient. Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le coeur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées. Onctueuses larmes au palais des hommes ! " Frasquita Carasco a dans son village du sud de l'Espagne une réputation de magicienne, ou de sorcière.
Ses dons se transmettent aux vêtements qu'elle coud, aux objets qu'elle brode : les fleurs de tissu créées pour une robe de mariée sont tellement vivantes qu'elles faneront sous le regard jaloux des villageoises; un éventail reproduit avec une telle perfection les ailes d'un papillon qu'il s'envolera par la fenêtre : le coeur de soie qu'elle cache sous le vêtement de la Madone menée en procession semble palpiter miraculeusement...
Frasquita a été jouée et perdue par son mari lors d'un combat de coqs. Réprouvée par le village pour cet adultère, la voilà condamnée à l'errance à travers l'Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang, suivie de ses marmots eux aussi pourvus - ou accablés - de dons surnaturels... Le roman fait alterner les passages lyriques et les anecdotes cocasses on cruelles. Le merveilleux ici n'est jamais forcé : il s'inscrit naturellement dans le cycle tragique de la vie.
Carole Martinez est née en 1966. Le coeur cousu est son premier roman.
Quand le premier livre d'une inconnue remporte une flopée de prix. Et que le succès sourd. De là à voir en elle la nouvelle Barbery...
Dans la famille, elle est la première à oser prendre la plume. Mais pas la seule à s'enivrer d'histoires. Mémé, sa grand-mère Martinez, concierge (tiens ! tiens !) boulevard du Montparnasse, était une formidable conteuse. Dans son escarcelle, l'incroyable odyssée de sa propre grand-mère, Frasquita Carasco, une Andalouse de la fin du xixe siècle qui, après avoir été perdue au jeu par son mari, s'enfuit à pied vers l'Algérie avec toute sa marmaille...
Reste que notre nouvelle romancière, à la langue envoûtante et poétique, a un sacré toupet. Elle écrit à voix haute, nous dit-elle. Alors susurrons-le haut et fort : «Lisez ce roman, et n'hésitez pas à faire courir la rumeur.»
Le Coeur cousu se déroule au sein d'une société archaïque, écrasée de soleil et traversée de forces ténébreuses. C'est une geste en trois actes qui embrasse l'histoire d'une lignée de femmes dépositaires de prières puissantes ; c'est aussi un mille-feuille de saynètes qui campent le quotidien de la famille de Frasquita où l'étrange est familier...
Ce roman aux allures picaresques est le premier de Carole Martinez qui débarque à 40 ans, en pleine maturité, sur la scène littéraire. Elle n'a pas peur des mots, les malaxe, joue avec leurs formes rebondies, fait sonner les adjectifs, dans un phrasé dont le roulis réveille des échos aux quatre points cardinaux. Son univers, sensuel et tragique, rappelle le rêve baudelairien où «les parfums, les couleurs et les sons se répondent», où l'homme «passe à travers des forêts de symboles/qui l'observent avec des regards familiers». La narration, sertie d'incantations, agit comme un envoûtement lent : on pénètre dans la substance même du monde dont l'équilibre repose sur le sacrifice des uns et la jubilation des autres.
Extrait du prologue :
Mon nom est Soledad.
Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d'enlacer et de grandes mains inutiles.
Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu'il m'est passé dans le sang.
Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.
Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l'écoulement sableux qui me traverse.
LA TRAVERSÉ
Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert.
À ma naissance, ma mère a lu ma solitude à venir.
Ni donner, ni recevoir, je ne saurais pas, jamais.
C'était inscrit, dans la paume de mes mains, dans mon refus obstiné de respirer, de m'ouvrir à l'air vicié du dehors, dans cette volonté de résister au monde qui cherchait à s'engouffrer par tous mes trous, furetant autour de moi comme un jeune chien.
L'air est entré malgré moi et j'ai hurlé.
Jusque-là, rien n'était parvenu à ralentir la marche de ma mère. Rien n'était venu à bout de son entêtement de femme jouée. Jouée et perdue. Rien, ni la fatigue, ni la mer, ni les sables.
Personne ne nous dira jamais combien de temps aura duré notre traversée, combien de nuits ces enfants qui suivaient leur mère ont dû dormir en marchant !
J'ai poussé sans qu'elle y prît garde, accrochée à ses entrailles, pour ne pas partir avec toute cette eau qu'elle perdait sur les chemins. J'ai lutté pour être du voyage et ne pas l'interrompre.
La vieille Mauresque qui a arrêté ma mère en lui touchant le ventre, celle qui a murmuré «Ahabpsi !» comme on élève un mur, et qui, armée d'une main et d'une parole, s'est dressée seule face à la volonté furieuse de cette femme grosse d'une enfant arrivée à terme depuis longtemps déjà et qui voulait poursuivre sa route et qui voulait marcher encore, bien qu'elle eût déjà marché plus qu'il n'était possible et qu'elle se sentît incapable de marcher davantage, la vieille Arabe aux mains rousses de henné plus fortes que le désert, celle qui est devenue pour nous le bout du monde, la fin du voyage, l'abri, cette femme a lu, elle aussi, ma solitude dans mes paumes, elle qui ne savait pas lire.
Son regard est entré d'un coup dans les viscères de ma mère et ses mains sont venues m'y chercher. Elle m'a cueillie au fond de la chair où j'étais terrée, au fond de cette chair qui m'avait oubliée pour continuer de marcher, et, après m'en avoir libérée, elle a senti que mes mains ne me serviraient de rien, que j'y avais comme renoncé en naissant.
Sans se comprendre, elles m'ont donné, chacune dans sa langue, le même prénom. «Soledad» a dit ma mère sans même me regarder. Et la vieille en écho lui a répondu «Wahida».
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