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Auteur : André Miquel | Usama Ibn Munquidh
Date de saisie : 00/00/0000
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Tallandier, Paris, France
Collection : Texto
Prix : 6.50 € / 42.64 F
ISBN : 978-2-84734-446-2
GENCOD : 9782847344462
J'ai toujours aimé Damas, la ville de mes exils, la ville où je mourrai bientôt. Le temps presse. Cette main qui jadis terrassait le lion ou l'ennemi tremble si fort qu'elle ne peut plus écrire. Il faut dicter. Se souvenir.» L'épopée des croisades, les seigneuries franques de Terre sainte, autant d'événements et de lieux qui nous sont surtout connus à travers le récit des chevaliers chrétiens, accourus d'Occident ou natifs des États latins. Plus qu'une simple biographie du prince syrien Ousâma ibn Mounqidh (1095-1187), André Miquel livre ici une véritable leçon d'écriture et de réflexion. Ousâma, chose insolite dans la littérature de son temps, a laissé une autobiographie, dont s'inspire ce récit sur la vision arabe des croisés. Il mena la vie d'un chevalier, d'un insoumis et d'un sage. Son portrait des Francs, aussi honnis qu'intriguants, ennemis dans la foi mais égaux par la valeur, est une magnifique leçon de tolérance.
Professeur et administrateur honoraire du Collège de France, André Miquel a également été administrateur général de la Bibliothèque nationale. On lui doit notamment la monumentale traduction, en collaboration avec Jamel Eddine Bencheikh, des Mille et Une Nuits dans la Bibliothèque de la Pléiade
J'ai toujours aimé Damas, la ville de mes exils, la ville où je mourrai bientôt. Le temps presse. Cette main qui jadis terrassait le lion ou l'ennemi tremble si fort qu'elle ne peut plus écrire : il faut dicter. Se souvenir. Pardonne-moi, Seigneur, si le premier désir qui vient à ma mémoire me reporte là-bas, sur les rives de l'Oronte, vers ma jeunesse. C'est d'elle que je voudrais d'abord, et longtemps, parler. Mais non. Si ces pages doivent recueillir un jour quelque mérite aux yeux des hommes, c'est parce qu'elles leur diront que Toi seul es roi. Toi seul règles le cours de nos destinées. Toi seul sais quand et comment la mort s'apprête à nous saisir. Voyez : ce corps criblé de cicatrices n'a pas trouvé son terme au combat ni dans la chasse au lion. Qui avait prévu, sinon Toi, qu'il ne devait achever sa course qu'au bout de quatre-vingt-dix ans et plus, sur ce lit de misère où la mort même me tient éveillé ? Miracle, miracle douloureux où vient s'anéantir la gloire des vieilles batailles, pour ne plus laisser de vivant que ce dernier souffle : ton nom.
J'en ai connu et tant connu, de ces caprices du destin, vu et tant vu, de ces manchots, borgnes, estropiés, unijambistes et balafrés, marqués ainsi pour un instant éternel de leur vie, rescapés d'une mort passagère qui les avait touchés sans les perdre et pour leur rappeler seulement l'ultime rendez-vous ! Mais que vaut-il mieux ? Périr dans la furie des armes ou, comme je vais le faire, perclus et jetant mes dernières forces dans ces mots ? Je pense à Jawâd, un ancien compagnon. Il avait donné et reçu plus de coups que moi peut-être, et ce vieux brave devenu, au soir de sa vie, marchand de fourrage, regardait, impotent dans son magasin, les souris et les rats lui saccager son bien.
Survivre à la mort entrevue... Jawâd fut moins heureux qu'un autre de nos camarades, un serviteur noir, Ali, de la tribu des Banou Kinâna. Sur son pied avait poussé une tumeur puante, si maligne que les orteils se détachaient peu à peu. Le chirurgien décréta qu'il n'y avait rien d'autre à faire que d'amputer la jambe à mi-hauteur. Ali était un drôle de personnage : tout en gentillesse avec les autres, et le courage absolu quand il ne s'agissait que de lui. Le chirurgien était loin de sa maison, et ne voulait opérer qu'avec ses outils. Ali décida d'agir sur l'heure, et seul. Il se fit apporter une scie et entreprit de s'amputer lui-même, mais un flot de sang eut raison de ses forces et il s'évanouit. Revenu à lui, il continua l'opération, la mena jusqu'au bout cette fois, et soigna sa jambe, qui guérit. Je le reverrai toujours, à la bataille, appuyé sur un seul étrier et le genou passé, de l'autre côté, dans une lanière. Avait-il vaincu l'ordre de mort venu d'en haut, ou répondu à ce que Dieu, de tout temps, avait attendu de lui ?
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