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Auteur : Marie-Reine de Jaham
Date de saisie : 16/05/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Anne Carrière, Paris, France
Prix : 18.50 € / 121.35 F
ISBN : 978-2-84337-440-1
GENCOD : 9782843374401
Sorti le : 16/05/2007
Sous la Révolution, la question de la liberté se posa aux îles. Question nouvelle, abyssale, qui allait toucher chacun, noir ou blanc, au plus profond de l'âme, et déchaîner la violence. Ruth de Fronsac, la rebelle, se trouve brutalement confrontée à ces enjeux terrifiants. Déjà âgée de trente-huit ans, sans illusions et sans beauté, Ruth a pour seule raison de vivre la plantation dont elle héritera à la mort de son grand-père, vieux despote impotent auquel l'unit une étrange et maléfique complicité. Tout en réprouvant secrètement le système esclavagiste, elle s'efforce de museler sa conscience. Deux rencontres vont déchirer son apathie. D'abord, Raphaël : il est noir, il a l'âge d'être son fils, rien n'est possible entre eux, et pourtant l'amour jaillit, ardent et sensuel. Une passion intense, vertigineuse, qui va changer sa vision des choses. Puis c'est Lou, la cousine inconnue, qui arrive un beau matin d'Amérique, tirant par la main son petit garçon et implorant asile. L'enfant conquiert le coeur de Ruth, qui voit en lui le fils auquel elle léguera plus tard la plantation. Quant à Lou, sa beauté fait partout sensation. Peu à peu, l'arrivante s'impose. Le grand-père tombe sous son charme. Mais qui est-elle en réalité ? Que veut-elle ? Lorsque Ruth découvre le plan ourdi par sa cousine, il ne lui reste qu'une chose à faire...
Issue d'une vieille famille de planteurs de la Martinique, Marie-Reine de Jaham connaît bien les rouages complexes de la société créole. Elle est l'auteur de La Grande Béké (saga adaptée à la télévision), L'Or des îles (trilogie historique qui a reçu le prix des Caraïbes), La Véranda créole.
Je bous intérieurement. La nouvelle que viennent de m'apprendre les planteurs est si stupéfiante, si outrageante que j'ai peine à la croire. Le puissant béké Jean-Baptiste Dubuq, ami intime du duc de Choiseul et ancien président du Conseil colonial, voudrait livrer la Martinique aux Anglais en échange de leur protection ! Il serait prêt à négocier un accord avec le roi Edouard. Un accord avec nos ennemis héréditaires !
Une réunion secrète se tient demain chez Levassor. J'ai accepté de m'y rendre. Comment faire autrement ? L'émissaire de Dubuq est arrivé la nuit dernière par la frégate rapide. Il va exposer le projet. Les planteurs devront prendre une décision et je dois faire entendre ma voix.
Quelle forfaiture, quelle honte ! Ma terre est si belle. Ne puis-je la défendre sans trahir la France, ma patrie ? M'abaisser à des marchandages sordides, ruser, négocier, mentir ? Une soif de pureté m'étreint. Je voudrais m'envoler comme un oiseau, aller me revivifier là-haut, dans des espaces immaculés. Oh ! je voudrais me perdre dans le silence sauvage de l'île.
Emporte-moi, Agaou.
Les sabots des chevaux font voler le sable noir et volcanique de la grève. Les embruns salés fouettent nos visages. À l'approche du crépuscule, le Ti Jésus s'est calmé. Il souffle avec une douceur qui me brise le coeur. Des images remontent du fond de ma jeunesse, images de berceaux, de premiers pas trébuchants, de petits bras tendus, de sourires... Un regret me transperce. Je n'ai pas assez aimé les humains. L'amour de la terre a englouti en moi tout autre sentiment. Cette terre, il va te falloir la défendre, Ruth. Les bêtes, soûlées de lumière, font silence. Nos soirs antillais ne connaissent point ces vols frénétiques d'étourneaux, ces cris aigres de corbeaux, qu'on entend, paraît-il, en métropole, mais une paix hantée où chaque plante est instrument de musique sous l'archet du vent. Les chiens se glissent, craintifs, parmi les bambous et les lataniers. Les oiseaux se rassemblent pour moduler une dernière adoration, avant de faire place au concert nocturne des insectes et des grenouilles. J'aperçois les contours indistincts de la sucrerie, ses cheminées en pierre et briques, hautes de dix-huit mètres, ses bâtiments carrés qui abritent les cuves de fermentation et la colonne à distiller... J'en connais chaque recoin, chaque odeur.
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