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Auteur : Pierre Silvain
Date de saisie : 28/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude
Prix : 11.00 € / 72.16 F
ISBN : 978-2-86432-509-3
GENCOD : 9782864325093
Sorti le : 06/09/2007
Trois fois l'année, quel que soit le temps, Julien Letrouvé, un grand gaillard, roux, aux mains d'étrangleur, part, le dos courbé, le chapeau à grands bords enfoncé jusqu'aux yeux, faire sa tournée avec sa boîte pesante attachée par une lanière à son cou. Dans sa boîte rien que des petits livres bleus sortis des presses de M. Garnier imprimeur : L'Histoire de Fortunatus, Mélusine, Gracieuse et Tercinet, La Complainte du Juif errant, Till l'Espiègle...
Cette fois là, en août 1792, Julien reprend la route malgré l'invitation de M. Garnier d'attendre des temps moins troublés. Dès la première nuit, passée dans un sous-bois, il sent une vague de tristesse l'envahir. Il avait pleuré de honte devant M. Garnier après s'être trahi, lui avoir montré l'étendue inavouable de son ignorance : il ne sait pas lire. M. Garnier ne va-t-il pas le chasser, à cause de sa tromperie ?
Enfant abandonné, Julien Letrouvé, garde le souvenir de cette paysanne qui enchanta les veillées de son enfance lorsqu'elle lisait à une petite assemblée de femmes occupées à filer, réunies dans la chaleur de l'«écreigne», trou creusé dans la terre, des petits livres de colportage de la Bibliothèque bleue.
Sa vie sera aussi façonnée par une autre rencontre décisive : celle, près de Valmy, de Voss, un jeune déserteur de l'armée prussienne.
Cette histoire de Julien Letrouvé, colporteur du XVIIIe siècle, toute en nuances, d'une forte densité poétique, est admirablement écrite.
N.B. Voici l'occasion de découvrir Pierre Sylvain, né en 1927, un écrivain qui compose son oeuvre, commencée en 1960, à l'écart de l'agitation, en silence.
Nul ne sait d'où vient cet homme qui marche - Julien Letrouvé, colporteur, fut un enfant abandonné - nul ne sait non plus où il va, sinon, peut-être, rejoindre, au bout de son errance, une femme qui l'attend dans son imagination égarée : celle qui lit les livres.
Car la première des deux rencontres éblouissantes et décisives qui nous sont contées dans le récit, est celle d'une paysanne dont la voix et la présence, dans la chaleur souterraine de l'écreigne, enchanta les veillées de son enfance tandis qu'elle faisait la lecture, à une petite assemblée de femmes occupées à filer, des petits livres de colportage de la Bibliothèque bleue.
La seconde aura lieu près du champ de bataille de Valmy - dans les premières années de la République, menacée sur ses frontières, et déjà saisie par le sombre pressentiment de la Terreur -, cette fois avec un jeune homme, déserteur de l'armée prussienne. Elle fera basculer son destin.
Il marche. On ignore où il va, d'où il vient, on ne sait pas qui il est. On le croise souvent, il arpente sans répit les paysages de la littérature. Parfois, ce personnage errant est une femme, comme au début de Redemption Falls, le roman de Joseph O'Connor. Dans le roman de Pierre Silvain, il s'appelle Julien Letrouvé. Il vit sur la route, il vend les livres de colportage de la Bibliothèque bleue, rangés dans une lourde boîte qu'il transporte grâce à une lanière de cuir. La bibliothèque du pauvre se noue autour du cou. Julien Letrouvé connaît des textes par coeur. Moins des histoires que des livres. «On l'avait découvert nouveau-né à la corne d'un champ de seigle, recueilli au hameau, pourvu d'un nom, baptisé.» Il a grandi «dans la compagnie des femmes», peut-être, imagine-t-on, comme l'auteur, Pierre Silvain, né au Maroc. Il tient son amour des mots de «la liseuse». Bien au chaud au fond de «l'écreigne» creusée dans la terre, l'enfant a appris «le mystérieux pouvoir des lectures» avec la grosse dame assise qui lisait à voix haute pendant que ses compagnes filaient. Puis il s'en est allé semer au vent la bonne parole.
C'était une maison à façade de bois haute de trois étages dont le dernier sous l'avancée du toit gardait, mangé de rouille, le dispositif d'une poulie au moyen de laquelle étaient hissées les fournitures de la manufacture de coton que la bâtisse avait abritée autrefois. De là-haut la vue portait à l'est jusqu'à la forêt du Der où les étangs luisaient de l'éclat assourdi d'un vieil étain entre les fûts des sapins et des hêtres. Ainsi tout au moins étaient-ils apparus à Julien Letrouvé le jour qu'un prote âgé mais vif l'avait conduit à la réserve de papier dans les combles. Il demeura saisi par l'immensité du pays qu'il avait pourtant accoutumé de parcourir à pied. Le prote s'était amusé de son ébahissement ingénu. Quoiqu'un peu de brume, avait-il dit, empêchât de bien distinguer par-delà les forêts, à travers la plaine, la grande voie ouverte aux invasions. De son bras tendu il désignait à des lieues la Meuse. À ce moment les cloches de Saint-Pantaléon avaient couvert ses paroles de leur martèlement. Elles n'eussent pas retenti plus fort pour sonner le tocsin.
Il y eut même un roulement de tonnerre tandis que Julien Letrouvé poussait la porte pleine du rez-de-chaussée et entrait dans la librairie, cet après-midi du 16 août 1792. La salle ne recevait du dehors qu'un jour raréfié par ses deux baies à croisillons. Julien Letrouvé se défit de sa boîte que maintenait en position horizontale une lanière de cuir passée autour de son cou. Au bruit qu'elle fit en touchant le pavement, le commis occupé à des écritures d'abord sursauta, puis se retournant parut visiblement rassuré en reconnaissant le visiteur. S'attendait-il à voir surgir un sergent recruteur dépêché pour l'enrégimenter sur-le-champ ? Un sans-culotte pris de boisson, un rouge avec sa pique comme les montraient les gravures en couleur imprimées à Paris, mais là, bien réels, soudain, sous ses yeux, et pour combien de temps encore immobiles avant que de - mais il n'osa pas achever sa pensée. Il rit un peu bruyamment, après quoi il s'ébroua au-dessus de son écritoire à la façon d'un maigre oiseau poussiéreux.
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