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Auteur : Linda Lê
Date de saisie : 23/08/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Bourgois, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-267-01930-8
GENCOD : 9782267019308
Sorti le : 23/08/2007
LINDA LE
IN MEMORIAM
«Maintenant qu'elle était morte, il me fallait affronter la vacuité de mon esprit : j'avais vécu l'inoubliable et je passerais le restant de mes jours à ressasser ce deuil. Si Thomas n'avait pas dispersé les cendres de Sola dans la mer, j'aurais été assez fou pour les conserver, disputant à mon frère la propriété des reliques. J'avais des rêveries morbides, j'enviais ceux qui invoquaient les mânes des trépassés pour avoir avec eux un colloque qui ouvrait les portes de l'invisible. Mais pour ma sauvegarde, je m'ingéniais à découvrir des explications rationnelles. Les peut-être que j'avançais étaient des prémisses qui ne bouleversaient pas la donne. L'équation demeurait identique : j'avais perdu Sola, et moi qui aurais dû être une vigie aux aguets, je n'avais pas prévu la tempête.»
Dans In memoriam, une femme écrivain est aimée de deux hommes : le narrateur, aspirant auteur et alter ego frustré ; son frère Thomas, avocat plongé dans le concret du monde. Osmose dans la création ou possible bonheur dans la procréation. Sola ne choisit pas. Linda Lê travaille le tiraillement, elle aime le motif de la gémellité, voire de la dualité...
Dans In memoriam, Lê glisse un récit dans le récit, le «carnet» du père de Sola, d'origine iranienne. Une façon de parler de la condition de l'exilé, toujours sans royaume...
La mise en abyme lui permet également cette autre écriture qu'elle affectionne, aphoristique, rappelant les vagabondages oniriques de l'auteur du Livre de l'intranquillité et les amers syllogismes de Cioran : «Que laisserai-je quand je partirai entre quatre planches. Du vent. Je n'aurai été qu'une outre de mots.»
Que faire de la mort d'une femme qu'on a aimé ? Pourquoi ne pas être parvenu à sauver celle dont «la folie était de croire en une littérature qui sauve» ? Ce n'est pas un livre larmoyant, complaisant ou morbide, mais le chant d'amour d'un homme pour une disparue. Un roman incandescent écrit dans une langue classique, ciselée. Chaque mot est incroyablement juste, on devine une langue polie comme un galet, une romancière obsédée par le juste mot et le désir vital d'écrire.
Linda Lê n'écrit pas ici en son nom et se blottit derrière le sujet du livre. Elle est Sola, écrivain refusant le compromis, qui a tout sacrifié à la littérature et à sa folie...
Le véritable enjeu du nouveau roman de Linda Lê est évidemment la littérature : écrire du texte sur du texte, le palimpseste est l'oeuvre de la mémoire...
Une part de la vie des textes nous échappe. Après sa mort, l'oeuvre d'un écrivain lui appartient-elle toujours ?
Pas de fixité possible dans l'univers romanesque de Linda Lê, pas de retour sur soi, d'unité rassurante ou idéale de la personne, mais des êtres en crise et un perpétuel croisement de voix. Dans In memoriam, ces voix semblent pourtant bien distinctes, chacune appartenant à un être de chair, homme ou femme, pourvu d'une histoire, d'une enfance, traversé de désirs, allant vers un destin...
En fait, le roman de Linda Lê raconte l'histoire d'une fêlure. Telle une maladie, elle se transmet, se propage, se partage - ou non. Fêlure à travers laquelle les mots de la littérature passent, s'engouffrent, en apparence pour la combler ou pour en montrer la figure la plus avantageuse, la plus artiste, en réalité pour l'élargir, jusqu'à la béance, jusqu'au silence.
Longtemps elle écrivit sous l'emprise d'une rage baroque. Puis sa voix s'est adoucie, ses fantômes se sont faits presque joueurs. Elle reparaît aujourd'hui, grave et souveraine, attachée à un idéal en perdition : s'immoler sur l'autel de l'écriture. Parce qu'elle est passée près du suicide et de la folie, elle ne leur voue pas de culte naïf. Elle les regarde comme l'on regarde un parent disparu, avec indulgence et reconnaissance...
Elle devait s'user les yeux à décrypter ces messages d'outre-tombe jusqu'à ce qu'elle n'eût plus qu'une visée : être écrivain, prendre à son tour la parole». A qui appartiennent les morts ? Peut-on se les approprier ou les jalouser, les nier ou les convoquer à l'envi ? In memoriam sonde la liberté intérieure de chacun face à la perte, qui peut devenir gain, par la force du souvenir. Quitte à réécrire sa propre vérité.
Je serais devenu fou si je n'avais pas écrit ce livre. La folie me guettait cependant : à peine l'avais-je terminé que je le brûlai. Mener à bien l'oeuvre de sa vie et la détruire, est-ce extravagant ou sensé ? Je n'avais pas besoin de me poser la question. J'oscillais entre le rêve et la réalité. J'avais pendant un moment une perception aiguë de tout, puis, la minute d'après, je me demandais qui j'étais. Je restais parfois des heures entières à regarder un Laguiole avec l'envie de me trancher la gorge. Je serrais le couteau dans ma main et je fixais le reflet de mes yeux dans la lame. Je ne m'aventurais plus hors de chez moi : j'aurais été capable de poignarder le premier passant croisé - et c'aurait été, bien sûr, une passante. Une jeune fille longiligne qui se serait mise sur mon chemin pour me dire, Tue-moi, si tu l'oses. Je me méfiais de moi-même, de l'état dans lequel j'étais, où l'exaspération coudoyait la stupeur. La nuit, je ne dormais pas, je me tenais aux aguets, à l'écoute des soubresauts de mon être. J'étais dans un grand isolement, que j'avais créé moi-même. J'avais sommé les rares amis qui prenaient encore de mes nouvelles de me laisser en paix. Mais cette tranquillité, je la cherchais en vain. Tant que je noircissais des pages, je parvenais encore à croire à l'éventualité d'une renaissance. Ma tâche remplie, je me retrouvai face à un magma de mots, et ce qui aurait pu me fortifier provoqua un abattement comme je n'en avais jamais connu auparavant. Assis sur mon lit, hébété, je marmonnais. Quand je me reprenais, je tombais dans l'excès inverse, j'allais et venais dans une affreuse agitation, je fumais cigarette sur cigarette jusqu'à en avoir la nausée. J'avais peine à rassembler mes idées. Ma tête s'était échappée et me jouait des tours. Mon corps ne manifestait sa présence que pour me narguer - lequel de nous deux aurait-il le dessus ? Si ce devait être lui, je me changerais en momie, je tirerais les épais rideaux de mes fenêtres et, dans l'obscurité la plus totale, me loverais en chien de fusil, ne sortant plus de cette position.
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