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Auteur : Louis Gardel
Date de saisie : 23/08/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : Cadre rouge
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-02-034889-8
GENCOD : 9782020348898
Sorti le : 23/08/2007
... Aujourd'hui, j'ai décidé de vous parler de Louis Gardel et de son dernier livre : La baie d'Alger, paru au Seuil. Pourquoi ce livre ? D'abord parce que c'est un livre qui m'a profondément touché à la lecture dans la mesure où Louis Gardel qui est un monsieur un peu plus âgé que moi a vécu la décolonisation de l'Algérie et l'abandon, si j'ose dire, de la France en Algérie au début des années soixante, avec toutes les douleurs que ça présuppose, et que cela fait écho en moi à des situations familiales connues, à de grands souvenirs de joutes diverses et variées dans ma famille. Là, il n'y a pas d'emphase, il n'y a pas de grandes envolées. Il y a simplement une réalité, et je pense que les gens qui vivaient en Algérie à cette époque-là ont vécu cette réalité, avec beaucoup de douleur, et c'est très bien dit, avec parfois sans doute beaucoup moins de pudeur, avec beaucoup plus de sentiment d'être écorché par les situations douloureuses qu'ils ont eues à traverser. Et le narrateur est un adolescent de quinze ans, qui comprend bien et intuitivement que la chose n'est plus possible. Toute la force du livre, c'est que, à partir du début et jusqu'à la fin, la démonstration s'affirme évidemment que quelque soit le bord où on est dans cette situation-là, cela ne peut pas être une situation qui est faite pour durer. La présence de la France en Algérie est condamnée depuis le début du récit, et elle est condamnée dans les faits tout au long de l'histoire qui dure sept ou huit ans. Le narrateur a une grand-mère qui a des amis, une couturière, un couturier, des serviteurs, des copains de son âge. Tous les échanges et tout ce qui se passe dans cet ouvrage amènent à la conclusion que l'inéluctable, ça sera l'indépendance de l'Algérie, ça sera l'abandon de la France en Algérie. Je trouve ce livre particulièrement évocateur et très intéressant pour des gens qui ont pu avoir à vivre cette période d'une part, pour en avoir entendu parler, et deuxièmement, je trouve que c'est un style particulièrement intéressant parce que d'une simplicité élémentaire et d'une émotion très grande. Eh bien, je vous recommande la lecture de ce livre, vous allez passer un bon moment...
Philippe Authier - 18/07/07
Le narrateur est né en Algérie quand elle était française.
Il sort de l'adolescence alors que la guerre d'indépendance commence. Un soir, devant la baie d'Alger, il est traversé par la certitude que l'univers où il a grandi est condamné à disparaître. Mais, à quinze ans, la lucidité est une vertu encombrante. Il préfère les élans de son âge. Tenter de séduire les filles. Discuter avec Solal, camarade de classe et frère d'élection. S'enflammer pour Proust grâce à un éblouissant professeur qui mène, hors du lycée, de mystérieuses activités.
Pêcher avec Bouarab sur la plage de Surcouf. Découvrir que les gens ne sont jamais ce qu'on croit qu'ils sont. Cependant, la violence des événements s'accélère. Comment résister ? Dans cet apprentissage, Zoé, sa grand-mère, l'accompagne. Généreuse, elle reste aussi proche du président Steiger, le meneur des colons, que du garçon arabe avec qui elle partage son café du matin. Elle avance, avec sa force de vie, sans gémir sur le paradis perdu.
Louis Gardel est né à Alger et vit à Paris. Il a publié huit romans au Seuil, dont Fort Saganne, La Maison du guerrier (Dar Baroud), L'Aurore des bien-aimés. Il a aussi écrit une douzaine de films pour le cinéma et la télévision.
C'est l'histoire d'un adolescent qui, un soir, s'aperçoit que la vie n'est qu'un pont d'allumettes entre la naissance et la mort. Cette révélation lui saute au coeur sur le balcon de sa grand-mère d'où il observe la plus belle baie du monde, celle d'Alger...
Mais on est en 1955 et ce lycéen pressent tout à coup que la nuit va engloutir ce décor, ses amis et ses souvenirs. Cinquante ans plus tard, devenu un écrivain parisien, le jeune Algérois raconte comment son intuition a pris forme. Et cela donne un texte humain sur la guerre qui n'a jamais osé dire son nom...
Tout est perdu et, si l'on doit un jour enterrer la hache de guerre, ce sera dans la tête de l'ennemi. Mais il ne le dit pas. Il ne veut pas blesser sa grand-mère, ni démoraliser son meilleur ami qui parle de partir pour Israël. Il va se contenter de passer son bac et de s'inscrire en prépa à Paris. C'est une fin courtoise, en douceur, sans drame ni pathos. On n'est pas saisi d'horreur, ni soulevé d'indignation. On est seulement ému car, au lieu d'un héros, on voit vivre un être humain. Et on partage tout ce qu'il a envie de nous dire. C'est tellement plus efficace que les pamphlets ou les coups de poing en pleine poire
Du cher Albert Cohen, il y eut «Le livre de ma mère». Désormais, grâce à Louis Gardel, il y aura «le livre de ma grand-mère», tant le portrait de son aïeule qu'il dresse dans ce nouveau récit est à plus d'un titre bouleversant et juste. On retrouve dans «La baie d'Alger» toute l'odeur de sable chaud de «Fort Saganne», qui lui apporta gloire - grand prix du roman de l'Académie française en 1980 - et succès - l'adaptation par Corneau avec Deneuve et Depardieu en 1984 fut à l'époque le plus gros budget de l'histoire du cinéma français. Mais dans cette «Baie d'Alger», on respire aussi le parfum du miel et des premières amours d'un adolescent dont la lucidité est, selon René Char, souvent «la blessure la plus rapprochée du soleil».
Ici se trouve le secret du charme de ce récit. L'Algérie de Gardel est une «Cerisaie» méditerranéenne dont les personnages, comme leurs homologues russes, n'ont «pas de prise sur l'issue du drame dans lequel ils jouent», l'auteur ayant par ailleurs fait sienne la morale tchékhovienne : ne condamner personne, n'absoudre personne. Quant à son écriture, c'est le summum de l'élégance. Rien ne trahit l'effort. Tout semble facile et souple. Ni coups de gueule ni coups de cravache. Calme, docile comme un cheval bien dressé, la phrase obéit au doigt et à l'oeil aux intentions de l'écrivain. Va où il veut, comme il veut, quand il veut. L'émotion frappe d'autant plus violemment le lecteur qu'il ne la voit pas venir.
Louis Gardel évoque une jeunesse algérienne, vécue par l'enfant d'une famille de colons juste avant «les événements», à quelques années de l'indépendance de l'Algérie. On ne sait pas par quel miracle la simplicité de la narration rend l'histoire si émouvante ; ni par quelle magie les mots deviennent parfum ; les phrases, des scènes vivantes. Sans doute, l'auteur de Fort Saganne n'en rajoute-t-il pas ; et c'est ce qui donne toute la puissance à ce roman. Il parle surtout de la «fin», ce sentiment qui fait glisser, sans prévenir, le présent vers les souvenirs : c'est la fin de l'enfance, la fin d'une époque, la fin de son pays natal. Il a cette jolie expression pour adoucir sa peine : «Pour me réconforter ou, en tout cas, tenter d'arrêter mes larmes, je me dis que la géographie résiste à l'histoire.» Même s'il devine «l'issue fatale».
C'est fini. Je l'ai pensé avec ces mots que j'ai articulés à haute voix, comme le constat d'une chose certaine, jusqu'alors impensable et soudain évidente. C'était un soir, au début de l'année 1955, j'avais quinze ans. Je me souviens aussi que j'écoutais une musique à grands effets de cuivre, une musique brutale dont j'avais l'impression qu'elle m'emportait, réduisant mes soucis ordinaires à des enfantillages. Debout sur le balcon de ma grand-mère, je regardais la baie d'Alger. «C'est fini... L'Algérie, c'est fini.»
Quand j'étais petit, ma grand-mère, que j'appelais encore Mamie et que j'ai appelée Zoé dès qu'elle m'a appris qu'elle avait été baptisée sous ce prénom rigolo, me soulevait dans ses bras au-dessus de la balustrade en ciment :
- Regarde ! Regarde ! C'est la plus belle baie du monde ! On a de la chance !
La nuit vient. Des lumières s'allument sur le port et dans la ville. Derrière moi, dans le salon, l'électrophone Teppaz joue la symphonie de Chostakovitch qui figure au programme du concert auquel j'assisterai tout à l'heure. J'ai acheté le disque pour m'y préparer. En lisant le texte au dos de la jaquette, j'ai appris que Chostakovitch est un compositeur soviétique qui trouve son inspiration dans les bouleversements de l'histoire. Le paysage familier qui m'entoure devient, sous mes yeux, le décor d'une tragédie. Un jour, le rideau tombera, tout sera démonté. Ce que j'aime et à quoi je suis attaché ne pèse rien. Mon goût du bonheur est une connerie. La réalité, c'est la violence. «C'est fini.» Ça mettra le temps que ça mettra mais l'issue est fatale. Je contracte les muscles de mes mâchoires : un garçon ne pleure pas. Je pleure quand même.
Le phare de Cap-Matifou commence à tourner. Le rayon de clarté balaie la mer, s'éparpille vers le large, se perd, s'efface. Après cinq secondes, il reparaît. Cette giration régulière devrait m'apaiser. C'est l'inverse. Je la perçois comme le mouvement qui s'est mis en route le 1er novembre 1954 et dont je sais, debout sur le balcon de Zoé, qu'il va emporter mon pays natal. D'où me vient cette certitude ? Je l'ignore. Elle m'est entrée dans la tête sans que rien ne m'y prépare. Demain, après-demain et probablement pendant des mois et des années encore, je pourrai continuer à contempler la baie d'Alger. Près d'elle je poursuivrai ma petite existence de privilégié. J'oublierai, au jour le jour, la révélation qui vient de me frapper.
Pour me réconforter ou, en tout cas, tenter d'arrêter mes larmes, je me dis que la géographie résiste à l'histoire. La baie qui s'offre à moi s'est offerte, pendant des siècles, aux hommes qui y ont vécu, elle s'offrira à d'autres, dans les siècles futurs, quoi qu'il advienne. Cette prise de recul ne me console pas. C'est ce soir que je dois fixer dans ma mémoire ces rives où je suis né et où je ne vivrai pas. L'espoir que je puisse y demeurer quand la loi française n'y régnera plus ne me traverse pas l'esprit.
Je croise les bras sur le balcon, j'y pose la joue. Sur ma gauche, je vois les terrasses de la Casbah où, autrefois, veillaient les pirates barbaresques, où aujourd'hui les terroristes du FLN se planquent. Au-dessus, le drapeau tricolore flotte sur la citadelle ottomane. C'est devenu une caserne et aussi, je crois, une prison pour les fellaghas. Est-ce là qu'on entassait les esclaves chrétiens au temps de la course ? Cervantès, le plus fameux d'entre eux, a-t-il connu ces murs ? Plus loin, sur les hauteurs, Notre-Dame d'Afrique, grosse meringue que Zoé, ma grand-mère au goût sûr, m'a appris à trouver aussi laide que la basilique de Montmartre ou Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille, domine un entrelacs de ravins. Des coulées de gourbis sont accrochées aux pentes, entre les figuiers de Barbarie. Quand je tourne la tête vers la droite, je distingue les bâtiments rectangulaires, les portiques et les forums de Diar el-Maçoul - la Cité de l'Espoir - que l'architecte Pouillon a construite pour faire vivre ensemble Arabes et Français. C'est une initiative de Jacques Chevallier, maire d'Alger et ministre de Mendès France. Zoé le défend quand on le traite de libéral, c'est-à-dire, dans le vocabulaire pied-noir de l'époque, de traître.
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