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.. Les évangiles du crime

Couverture du livre Les évangiles du crime

Auteur : Linda Lê

Date de saisie : 23/08/2007

Genre : Policiers

Editeur : Bourgois, Paris, France

Collection : Titres, n° 57

Prix : 7.00 € / 45.92 F

ISBN : 978-2-267-01936-0

GENCOD : 9782267019360

Sorti le : 23/08/2007

  • Les présentations des éditeurs : 31/08/2007

Reeves C. est retrouvé mort dans un hôtel. Il voulait être écrivain. Il ne fut que le mari d'une romancière célèbre. Il lui disait : «Il ne faut pas aimer son double, car c'est un amour qui naît d'un oubli momentané de la haine qu'on a pour soi.»
Le Professeur T. s'est pendu dans la cave de son immeuble.
Avant de mourir, le Professeur T. avait écrit dans son journal : «Chacun porte en soi un frère assassiné, il faut vivre en le ménageant.»
Dans la nuit du 14 août 1990, Klara W. se jette du haut d'un immeuble de La Défense.
Dans son agenda, elle avait noté ce bref dialogue extrait d'un film : «- Ne vous en faites pas, je m'en vais. - Où ? - En moi-même.» Vinh L. se prépare à rentrer dans son pays. Auparavant, il écrit dix lettres, dans lesquelles il révèle que, pour survivre, il a mangé de la chair humaine.

Linda Lê est née en 1963. Elle habite à Paris après un long parcours depuis Dalat, sa ville natale du Viêt-nam : Saigon d'abord, et ses études au lycée français, puis, après la chute de Saïgon, son rapatriement en France avec sa mère française et ses soeurs. Après trois livres parus lorsqu'elle était très jeune, elle a publié Les Évangiles du crime dont une presse unanime a salué l'originalité exceptionnelle. Depuis 1993 Christian Bourgois a édité tous ses romans : Calomnies, puis Les dits d'un idiot en 1995, Les Trois Parques, Voix et Lettre morte en 1999, Personne en 2003, Kriss / L'homme de Porlock en 2004 et Conte de l'amour bifrons et Le Complexe de Caliban en 2005.


  • Les courts extraits de livres : 31/08/2007

Rue Pierre-Charron

Il avait suffi d'une voix, une voix ni plaintive ni suppliante. Une voix qui dit : «Je voudrais reprendre' goût à la vie.» La voix vint me frapper en plein dos, alors que je m'attendais à être attaquée de face. J'allais sans but, mais pour me donner une contenance et pour me dégager de l'habituelle angoisse qui m'enserrait les chevilles dès que je me coulais dans le lit de mes semblables, je marchais à vive allure. Je ralentis le pas, sans me retourner. L'homme qui vou­lait reprendre goût à la vie me dépassa. Il avait des cheveux noirs, une veste sombre, un dos ordinaire, le dos d'un homme sur lequel personne jamais ne se retourne. Il se laissait porter par la foule. Je marchais derrière lui, à une distance raisonnable. Devinait-il que j'avais les yeux fixés sur son dos ? Était-il encore en train de marmonner, de confier au passant distrait son désir de reprendre goût à la vie ? J'eus le pressentiment que cette phrase m'était destinée, que l'homme jouait au lance-pierres, qu'il se promenait dans la foule pour choisir sa cible. Celle-ci atteinte, il disparaissait. Mon intuition ne m'avait pas trompée.
Au carrefour, alors que j'attendais aux feux derrière lui, l'homme traversa en courant, manqua d'être heurté par une voiture, arriva sans encombre de l'autre côté, tourna son regard vers moi une fraction de seconde et s'engouffra dans une rue transversale. Je n'avais pu qu'entrevoir sa figure. L'homme qui voulait reprendre goût à la vie ne me laissa que peu d'indices : sa voix et un tic qu'il avait (de temps à autre, il secouait sa tête comme s'il frissonnait inté­rieurement).
Cette nuit-là, je fis un rêve qui me surprit par sa cohérence dans l'illogique. Je demandais à un chauffeur de taxi de me conduire rue Pierre-Charron. Il refusa, je ne sus pourquoi. Il refusa calmement, se contenta de me dire avec une courtoisie froide : «Non, madame.» Je descendis de la voiture et retournai chez moi, persuadée pourtant que j'aurais dû me rendre rue Pierre-Charron.
Le lendemain, je restai toute la matinée enfermée dans ma chambre ; j'allai du lit à la table de travail, de la fenêtre à la porte. J'hésitais à me rendre rue Pierre-Charron. Ce nom m'intriguait. J'ignorais jusqu'alors l'existence de ce moraliste admirateur de Montaigne, je n'avais jamais lu ses Trois livres de la sagesse, je ne savais pas qu'une rue parisienne portait son nom. Alors, pourquoi avoir demandé au chauffeur de taxi de m'y conduire ? J'étais partagée entre l'affolement et la curiosité. Je me répétais le nom de cette rue Pierre-Charron, je songeais à l'attitude du chauffeur de taxi : j'avais de l'argent (je tenais mon obole entre les dents !), pourtant, il refusa d'être mon nocher. C'est donc que je n'avais pas de sépulture. Je voulais tricher avec la mort. J'aspirais à mourir alors que je n'avais pas rassemblé tous mes morceaux épars, alors qu'une moitié de moi-même s'était perdue sans que je me fusse inquiétée de son sort. Ma quête était restée inachevée.


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