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.. Passage de la morte

Couverture du livre Passage de la morte

Auteur : Pierre Silvain

Date de saisie : 15/09/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Escampette, Chauvigny, France

Prix : 13.00 € / 85.27 F

ISBN : 978-2-914387-91-0

GENCOD : 9782914387910

Sorti le : 15/09/2007

  • Les présentations des éditeurs : 01/09/2007

Pierre Jean Jouve par et pour ses femmes, celles de sa vie, celles de ses livres, celles de ses fantasmes, celles qu'il a aimées, qu'il a épiées, suivies, désirées... Et toujours l'unique, l'ultime, l'inéluctable, celle qui a le visage de la mort...
C'est à une lecture intime, secrète, de l'oeuvre de Pierre Jean Jouve que nous invite Pierre Silvain qui poursuit, dans la fréquentation des plus grands, l'élaboration d'une oeuvre élégante depuis plus de quarante ans...


  • Les courts extraits de livres : 01/09/2007

À première vue, vous ne lui trouvez rien de très remarquable, son costume deux pièces est gris, la cravate d'un rouge uni, le triangle d'une pochette blanche de représentant de commerce rend plus commune encore son apparence. La main avec laquelle il se retient au rebord de la plate-forme arrière de l'autobus est fine, nerveuse, ornée d'une chevalière, et en cela se distingue des trois, des quatre mains prenant appui comme elle sur le bois poli par l'usage incessant que les secousses, virages et arrêts du lourd véhicule vert imposent aux voyageurs.
Etant l'un d'entre eux, vous avez donc tout loisir d'observer l'homme discret qui, la douceur de la matinée d'avril l'y engageant, vient de retirer son chapeau, un feutre sombre garni d'un bourdalou de gros-grain à noeud plat, à la mode de cette époque-là, le début des années 30. Dans le cuir jaune de la coiffe, peut-être découvririez-vous, incrustées, les trois lettres en métal dorées des initiales d'un nom que vous ignorez. La calvitie avancée étonne, chez un homme qui ne paraît pas avoir dépassé cinquante ans. Ce n'est pas tant la dénudation vaguement impudique que la forme non seulement ovoïde mais volumineuse du crâne, sa blancheur, son luisant, que vous ressentez comme une disgrâce ou, selon que vous soyez ce plombier en bleu avec sa sacoche ou cet autre passager porté aux supputations sans fin devant ses semblables, comme la marque du génie ou d'une tare congénitale.
Seul, au milieu de vous tous, sur la plate-forme, votre voisin semble ailleurs, l'esprit occupé de ce que vous vous damneriez sur-le-champ pour en avoir l'accès. D'autant que vous pensez que «l'isolement c'est ce que le génie mérite», ayant lu la réflexion qui vous revient à propos dans un livre d'une très profonde désolation dont vous ne savez pas qu'il en est l'auteur, cet homme au regard fixe où pourtant couve une flamme noire derrière les verres en forme de hublot des minces lunettes en écaille. Celles-ci accentuent la pâleur de craie du visage où une petite moustache en V renversé laisse dégagée la lèvre supérieure, humide d'une perpétuelle concupiscence, vous dites-vous, tandis que votre imagination, par la pente où la pousse toute une littérature à sensation de magazines à couverture théâtralement illustrée d'une scène d'assassinat crapuleux ou mondain telle que la montre la publication grand déployée dans laquelle est plongé un des autres voyageurs, vous amène à prêter le masque du monstre criminel, du pervers, du voyeur, au personnage qui décidément échappe aux catégories envisageables.
Un instant empêché d'avancer par un embarras de voitures, l'autobus repart. Peu après qu'il a dépassé sur la droite le passage d'Enfer puis la rue Campagne-Première - toujours déserte et pétrifiée sous un implacable éclairage, elle a l'air peinte par Chirico -, retentit du son de la clochette que l'homme vient d'actionner avec précipitation en tirant la poignée suspendue au-dessus de sa tête. II a déjà dégagé et replacé la chaîne qui garde la plate-forme. Le véhicule n'a pas redémarré qu'il s'éloigne d'un pas rapide. Il a remis le feutre sombre.
Il suit, entre les deux rangées de platanes, le trottoir très large à cet endroit du boulevard. Les jeunes feuilles lui font une ombre trouée d'ocelles claires sur les épaules. Le Clichy-Montrouge poursuit son trajet. Vous perdez la silhouette de vue.


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