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Auteur : Didier Séraffin
Date de saisie : 18/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : P. Rey, Paris, France
Prix : 14.90 € / 97.74 F
ISBN : 978-2-84876-092-6
GENCOD : 9782848760926
Sorti le : 23/08/2007
Martine Clesse - 28/09/2007
On ne sait qui il est ni d'où il vient. En ce soir d'hiver, dans une étable, il abat brutalement deux vaches, puis le fermier accouru, et enfin sa femme hurlante qui s'affale dans la neige. À l'intérieur de leur maison, il découvre un nouveau-né, qu'il emmaillote et emmène, sans la moindre hésitation.
Commence alors une longue errance pour l'homme et le «petit ange» attaché sur son dos : dans les villes désertes, les trains pris au hasard, les forêts, jusqu'à la rencontre avec les Renommieux, «montreurs d'animaux», qui les intègrent dans leurs tournées. Là, au sein de cette famille fruste, dans le soin quotidien des lions, des tigres et des panthères, dans le perpétuel renouvellement de la vie nomade, l'homme et l'enfant vont nouer une singulière relation. Jusqu'à l'effroyable tragédie qui clôt cette échappée sous haute tension.
Tout au long du récit, le lecteur s'attache malgré lui à ce fugitif, meurtrier et voleur d'enfant, capable aussi de sentiments lumineux, ainsi qu'aux autres personnages qui se débattent dans les méandres de la marginalité. Car ce roman nous conduit dans un univers fait à la fois d'humanité et d'animalité, de sauvagerie et de raffinement, de violence et de douceur. La vie, en somme...
Le lait tacha la boue. Je m'essuyai la bouche, le pis de la vache tremblait encore. Je regardais autour de moi ; l'étable sentait fort, un mince ruisseau blanc s'écoulait sur le sol, formait comme une rigole sur la terre crevassée. Les vaches alignées, debout, me faisaient penser à un casernement, une chambrée de bidasses, fesses au carré, toute cette angularité dégueulasse. J'eus envie de vomir, de partir, mais au fond j'étais bien, moi au chaud, la neige dehors. Par une minuscule lucarne j'aperçus une rangée d'arbres, des peupliers très grands, très droits, très beaux, mais atteints comme d'une même maladie, la même hauteur dans un ciel maintenant presque noir, délayé.
La plaine paraissait dévastée, non pas vide, il y avait la neige, mais comme dévorée, dehors c'était de la neige sur du rien, voilà tout. Le goût acre et tiède du lait était encore sur mes lèvres. Je m'engourdissais, je baissais la garde. J'avais envie de m'allonger, me recroqueviller, ne pas vieillir, seulement calquer ma respiration sur celle des vaches. Je m'attendais à un cri, une pagaille, mais non, rien, pas un bruit dans l'étable, le silence tout seul, les grandes vaches muettes, la lumière blanche du dehors, la paille chaude des litières, et tout ce temps à tuer, une nuit à attendre, à être sur le qui-vive. En fait je ne sais pas comment c'est venu. J'avais sorti le revolver de ma poche. J'ai entendu une détonation, la vache a fait un gros bruit, puis s'est couchée sur le côté. Le sang pissait par une oreille. Sur la deuxième vache, j'ai posé l'arme entre les yeux, des yeux si étonnés, beaux à leur manière, mangeoire sans âme, puis j'ai tiré, consciencieusement, la bête à genoux devant moi, morte au front.
Un coup de pied avait propulsé la porte. Le dehors entrait dans l'étable. Dans la lumière, une grande silhouette noire avec un canon double s encadrait entre le chambranle et la terre battue. J'étais tassé dans un coin, invisible. Je le voyais, scrutant, des flocons voletaient au-dessus de sa tête, le froid arrivait. Je frissonnai, il dut l'entendre, détourna la tête, pointa le fusil à canons juxtaposés vers le recoin sombre où j'étais. J'ai tiré le premier. Je l'ai repoussé dehors. Je ne voulais pas de lui ici. Il a fallu que je l'enjambe pour sortir de l'étable, il bouchait l'entrée, cet affalé. Il était étendu, immense malentendu dans la neige, les yeux ouverts. Je regardais ce qu'il regardait, la nuit était pleine d'étoiles, mon chargeur était vide.
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