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Auteur : Jacques Layani
Date de saisie : 01/02/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : D'un noir si bleu, Gibles, France
Collection : Traverses
Prix : 15.50 € / 101.67 F
ISBN : 978-2-916499-04-8
GENCOD : 9782916499048
Sorti le : 01/02/2007
Elle traversa. En face, du café, Victor ne vit qu'elle.
Il aperçut bientôt le décroché de ses reins, l'insolente cambrure. Oui, il l'aimait vraiment et profondément. Mais il était lucide : Flore était la femme qui ne lui convenait pas. Pourtant, ce grondement de la mer en lui, quand il l'apercevait... Comme au premier jour. Il connaissait le pouvoir, sur lui, de ce regard bleu. Une fois de plus, il rendit les armes à l'instant même où il les prit.
Jacques Layani nous invite dans ce recueil à suivre des variations sur le thème de l'amour et du monde moderne, qu'elles soient violentes et absurdes (Les Mains rouges, Le Parc du château), poétiques (Les Feuilles mortes), tarifées (Qu'ils s'aiment au plus haut), complices et drôles (Dans la galerie), ou seulement imaginaires (Le Temps d'être un autre).
On retrouve dans ces nouvelles certains des personnages croisés dans les deux précédents recueils de Jacques Layani On n'emporte pas les arbres et Spectacle total.
Un matin de misère se lève sur les têtes mal débroussaillées de leur nuit. Une misère qu'on n'analyse guère - elle paraît nécessaire à force d'être habituelle. «Quand la coutume poisse, on la trouve sensible», se dit Hugues qui, d'un doigt de lucidité primesautière, entrevoit une fois de plus sa vie.
Travailler dans une entreprise de cartonnages, c'est louable. Cela fournit une occupation, une fonction sociale, un salaire mensuel et ne donne rien à redire. Hugues est accepté... Mais l'occupation est lourde, surtout si l'on ajoute au temps de travail les deux heures quotidiennes brûlées dans les transports. La fonction sociale, elle, n'est qu'un alibi : ses pairs se moquent bien de ce qu'il trimbale, le jour durant, des centaines de cartons à plat, après que la machine a marqué les plis, et ceux des classes dominantes le méprisent ou l'ignorent. Le salaire mensuel, enfin, pour ce qu'il pèse dans sa poche et le peu de jours qu'il y reste... «Un leurre, pense-t-il. Je n'aurai pas le temps d'être un autre.»
Il laisse là son raisonnement parce que l'autobus arrive dans une odeur de gaz brûlés et qu'après l'autobus, il y aura deux métros à emprunter et un peu de marche encore. Il fait froid mais sec. Par la vitre du véhicule, tout est changé. La misère bouge. On ne stagne plus. Banlieue défavorisée, ignominie, désarroi, peu importe, Hugues s'en va. Le mouvement l'arrache aux immeubles trop hauts, aux femmes aux yeux lourds, aux enfants qui vont à l'école parce qu'à la cantine au moins, ils mangeront de la viande. Bien sûr, il ne faut pas regarder ce qui se passe à l'intérieur de l'autobus : d'autres Hugues, trop de Hugues n'achèvent pas d'être finis sous le matin blême d'une journée déjà trop semblable aux autres. De la main gauche, il caresse les rides de son visage, s'attarde sur le menton.
À l'arrêt suivant, monte Pierrette. Chaque matin, ils se rencontrent mais ne se connaissent pas. Son prénom est inscrit sur une chaînette plaqué-or qu'elle porte au cou, c'est ainsi qu'il l'a appris. De là à lui dire un mot, dans cette machine branlante où les plus réveillés parcourent le journal... Hugues est prêt à parier que Pierrette ne l'a jamais vu, comme il jurerait par ailleurs qu'elle prend régulièrement des coups. Les bleus qu'elle a parfois sur les jambes ne prouvent rien, on se cogne souvent. Il faudrait voir son dos, ses reins...
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