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Auteur : Benoît Chantre | René Girard
Date de saisie : 07/01/2008
Genre : Littérature, essais
Editeur : Carnets nord, Paris, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-35536-002-2
GENCOD : 9782355360022
Sorti le : 04/10/2007
... J'ai décidé de vous parler du dernier livre de René Girard, académicien et anthropologue de renommée internationale qui vient de faire paraître son dernier livre Achever Clausewitz chez un nouvel éditeur. Achever Clausewitz, il s'agit d'un livre d'entretiens avec Benoît Chantre, directeur éditorial des éditions Carnets nord dont il faut tout de suite reconnaître les qualité en passant parce que les questions sont pertinentes et l'art de relancer René Girard est bien là ; c'est assez rare pour un livre d'entretiens, et ça fait une bonne partie de la force de l'ouvrage à mon avis. Ce livre, c'est une analyse de l'histoire de l'Europe depuis deux siècles et plus particulièrement des relations franco-allemandes, avec comme outil d'analyse un traité, le traité De la guerre de Carl von Clausewitz - d'où le nom de l'ouvrage -, stratège prussien contemporain de Napoléon Bonaparte. Cette relecture du traité de Clausewitz par Girard est l'occasion pour lui d'achever son analyse en perspective d'avenir pour l'Europe, et cela en revenant et en prolongeant sa réflexion sur le désir mimétique à la source tout à la fois de la culture et de la violence des hommes, ce qui l'a taraudé depuis le début de ses oeuvres. Un avenir de l'Europe à la fois sombre et lumineux, sur un arrière-fond d'apocalypse, sombre parce que Girard entrevoit une inéluctable montée aux extrêmes de la violence, pour reprendre une expression qu'il tient de Clausewitz, et puis lumineux parce qu'il correspond également à l'achèvement de l'histoire et à la révélation de la vérité de l'homme et de Dieu. Girard voit dans ce livre, à travers tout ce livre plutôt, une accélération de l'histoire depuis deux siècles, qui conduit vers l'apocalypse au sens biblique du terme. Achever Clausewitz, en fait, c'est un livre passionnant parce que d'une grande culture et où les poètes autant que les philosophes sont rapatriés pour faire avancer sa réflexion et puis pour témoigner de la justesse de son analyse. On y croisera avec plaisir des personnages aussi divers que Hegel, Hölderlin, grands poètes qu'il voit plus chrétiens à la fin de sa vie contrairement à beaucoup, madame de Staël, Pascal, Péguy, Bergson ou même Benoît XVI, et j'en passe, pour ne citer que ceux-là, le tout dans une mise en perspective assez saisissante du développement des conflits en Europe, aussi bien au niveau politique mais surtout anthropologique. Alors pour finir et pour ceux qui auraient eu la bonne idée de lire ses précédents ouvrages, eh bien, ce dernier livre de René Girard est d'autant plus important qu'il a aussi la couleur d'un testament, comme si l'auteur voulait nous léguer les développements ultimes de sa théorie du désir mimétique pour que, à notre tour, nous entrions dans l'urgence d'une prise de conscience, comme il le dit lui-même, afin que nous devenions capables de comprendre ce qui doit arriver. «L'apocalypse est déjà en marche», dit-il. Achever Clausewitz, un livre grave mais indispensable pour décrypter ce qui mine nos sociétés modernes...
Fabien Grovel - 06/11/07
René Girard aborde ici l'oeuvre de Cari von Clausewitz (1780-1831), stratège prussien auteur du De la guerre.
Ce traité inachevé a été étudié par de nombreux militaires, hommes politiques ou philosophes. On en a retenu un axiome essentiel : " La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. " Clausewitz aurait pensé que les gouvernements pouvaient faire taire les armes. Mais le succès de cette formule témoigne d'un refus de voir la nouveauté du traité. Observateur des campagnes napoléoniennes, Clausewitz a compris la nature de la guerre moderne : les termes de "duel", d'" action réciproque " ou de " montée aux extrêmes " désignent un mécanisme implacable, qui s'est depuis imposé comme l'unique loi de l'histoire.
Loin de contenir la violence, la politique court derrière la guerre : les moyens guerriers sont devenus des fins. René Girard fait de Clausewitz le témoin fasciné d'une accélération de l'histoire. Hanté par le conflit franco-allemand, ce stratège éclaire, mieux qu'aucun autre, le mouvement qui va détruire l'Europe. "Achever Clausewitz ", c'est lever un tabou : celui qui nous empêchait de voir que l'apocalypse a commencé.
Car la violence des hommes, échappant à tout contrôle, menace aujourd'hui la planète entière.
René Girard, membre de l'Académie française et professeur émérite à l'université de Stanford, est l'auteur d'essais traduits dans le monde entier : Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), La Violence et le Sacré (1972), Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), Je vois Satan tomber comme l'éclair (1999) et, plus récemment, Les Origines de la culture (2004). Benoît Chantre est directeur éditorial des Editions Carnets Nord.
A 84 ans, le voici qui aborde, non sans jubilation, la question de la guerre, celle qui met à nu les puissances du mimétisme, la «montée aux extrêmes, de Napoléon à Ben Laden» ; l'apocalypse...
Une nouvelle fois, c'est un texte qui lui sert de support et de guide : De la guerre, de Clausewitz, et plus particulièrement le chapitre 1, où la guerre est définie comme un duel dont la réciprocité pousse les deux belligérants aux extrêmes...
Achever Clausewitz est un livre d'entretiens, ce qui contribue à fluidifier la pensée de René Girard, à en restituer le caractère méditatif tissé de raccourcis.
Tous ceux qui pensaient que René Girard s'était assagi depuis son élection à l'Académie française en seront pour leurs frais. Il se montre dans ce livre plus abrupt que jamais : «Le monde est pris dans une montée aux extrêmes dont on ne voit pas qu'elle puisse aujourd'hui être interrompue.» Diantre ! Le point d'appui essentiel de sa démonstration : une relecture du livre de Carl von Clausewitz (1780-1831), De la guerre. L'interprétation classique de l'ouvrage inachevé du célèbre stratège prussien est amplement revue et corrigée. L'objet du litige se situe d'abord avec Raymond Aron. Le sociologue, en raison de sa foi rationaliste et humaniste, aurait totalement neutralisé l'interprétation de Clausewitz. Il n'aurait pas vu que ce dernier était dans une rivalité mimétique avec Napoléon, grand inspirateur de ses théories à la fois adulé et haï. Adulé, parce que stratège hors pair, malgré souvent son infériorité en moyens militaires. Haï, puisque Clausewitz le considérait comme responsable de son propre exil, loin du pouvoir auquel il aspirait.
René Girard a toujours considéré les Lumières européennes comme un mythe parmi d'autres. S'inspirant à la fois des Evangiles et des textes freudiens, il n'a cessé de traquer les failles propres à l'humanisme occidental, d'y guetter les traces précaires d'une autre rationalité, susceptible de penser la destinée humaine...
René Girard a toujours considéré les Lumières européennes comme un mythe parmi d'autres. S'inspirant à la fois des Evangiles et des textes freudiens, il n'a cessé de traquer les failles propres à l'humanisme occidental, d'y guetter les traces précaires d'une autre rationalité, susceptible de penser la destinée humaine.
Extrait de l'introduction :
Achever Clausewitz
Le livre que voici est un livre bizarre. Il se présente comme une excursion du côté de l'Allemagne et des rapports franco-allemands depuis les deux derniers siècles. Il avance en même temps des choses jamais dites avec la violence et la clarté qu'elles exigent. La possibilité d'une fin de l'Europe, du monde occidental et du monde dans son ensemble. Ce possible est aujourd'hui devenu réel. C'est dire s'il s'agit d'un livre apocalyptique.
Tout mon travail s'était jusqu'à maintenant présenté comme une approche du religieux archaïque, par le biais d'une anthropologie comparée. Il visait à éclairer ce qu'on appelle les processus de l'hominisation, ce passage fascinant de l'animalité à l'humanité, il y a de cela des milliers d'années. Mon hypothèse est mimétique : c'est parce que les hommes s'imitent plus que les animaux, qu'ils ont dû trouver le moyen de pallier une similitude contagieuse, susceptible d'entraîner la disparition pure et simple de leur société. Ce mécanisme, qui vient réintroduire de la différence là où chacun devenait semblable à l'autre, c'est le sacrifice. L'homme est issu du sacrifice, il est donc fils du religieux. Ce que j'appelle après Freud le meurtre fondateur - à savoir l'immolation d'une victime émissaire, à la fois coupable du désordre et restauratrice de l'ordre -s'est constamment rejoué dans les rites, à l'origine de nos institutions. Des millions de victimes innocentes ont ainsi été immolées depuis l'aube de l'humanité pour permettre à leurs congénères de vivre ensemble ; ou plutôt, de ne pas s'autodétruire. Telle est la logique implacable du sacré, que les mythes dissimulent de moins en moins, au fur et à mesure que l'homme prend conscience de lui-même. Le moment décisif de cette évolution est constitué par la révélation chrétienne, sorte d'expiation divine où Dieu en son Fils demanderait pardon aux hommes de leur avoir révélé si tard les mécanismes de leur violence. Les rites les avaient lentement éduqués, les hommes allaient dorénavant devoir s'en passer.
C'est le christianisme qui démystifie le religieux et cette démystification, bonne dans l'absolu, s'est avérée mauvaise dans le relatif, car nous n'étions pas préparés à l'assumer. Nous ne sommes pas assez chrétiens. On peut formuler ce paradoxe d'une autre manière, et dire que le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s'appelle l'apocalypse. C'est dans les textes apocalyptiques, en effet, que la parole de Dieu se fait entendre avec le plus de force, à rebours des erreurs uniquement imputables aux hommes, qui voudront de moins en moins reconnaître les mécanismes de leur violence. Plus ils persisteront dans leur erreur, plus la puissance de cette voix se dégagera de la dévastation. C'est la raison pour laquelle personne ne veut lire les textes apocalyptiques qui abondent dans les Évangiles synoptiques et les Epîtres de Paul. C'est la raison pour laquelle aussi personne ne veut reconnaître que ces textes se réalisent sous nos yeux comme la conséquence de la Révélation méprisée. Une fois dans l'histoire, la vérité de l'identité de tous les hommes s'est dite, et les hommes n'ont pas voulu l'entendre, s'accrochant de plus en plus frénétiquement à leurs fausses différences.
Deux guerres mondiales, l'invention de la bombe atomique, plusieurs génocides, une catastrophe écologique imminente n'auront pas suffi à convaincre l'humanité, et les chrétiens en premier lieu, que les textes apocalyptiques, même s'ils n'avaient aucune valeur prédictive, concernaient le désastre en cours. Que faire pour qu'on les entende ? On m'a accusé de trop me répéter, de fétichiser ma théorie, de lui faire rendre raison de tout. Elle s'est pourtant appliquée à décrire des mécanismes que les découvertes récentes en neurologie confirment : l'imitation est première et le moyen essentiel de l'apprentissage, plutôt que chose apprise. Nous ne pouvons échapper au mimétisme qu'en en comprenant les lois : seule la compréhension des dangers de l'imitation nous permet de penser une authentique identification à l'autre. Mais nous prenons conscience de ce primat de la relation morale, au moment même où l'atomisation des individus s'achève, où la violence a encore grandi en intensité et en imprévisibilité.
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