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Auteur : Philippe Artières | Mathieu Potte-Bonneville
Date de saisie : 20/11/2007
Genre : Philosophie
Editeur : les Prairies ordinaires, Paris, France
Collection : Essais
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-35096-026-5
GENCOD : 9782350960265
Sorti le : 16/11/2007
Des prisonniers aux migrants, de la maladie aux formes inédites de contrôle, de la géopolitique au renouvellement des vieilles questions «que faire ?» et «d'où parlez-vous ?», de multiples raisons portent aujourd'hui à se mettre à l'écoute de Michel Foucault. Comment penser d'après lui ce qui vient après lui ? Comment se saisir de ses analyses pour renouveler la lecture du présent et les manières d'y intervenir ? User, comme il y invitait, de son oeuvre comme d'une boîte à outils suppose de briser l'image d'une doctrine sagement rangée aux côtés d'autres académismes : sous les mots trop connus du «discours», du «pouvoir», faire lever la série des gestes inventés par Foucault (une nouvelle manière de parler, d'écrire, de disparaître ou de rire), et la série des luttes auxquelles il prit part (tout en visant du coin de l'oeil d'autres luttes, actuelles, où ses travaux peuvent encore servir). Passeurs, parmi d'autres, de cette oeuvre dans un monde qui n'est plus le sien, nous voudrions prendre appui sur elle pour crayonner les programmes d'une histoire, d'une philosophie, d'une politique à venir. À quatre mains, on tâche ici de mettre le feu à la boîte pour s'inventer d'autres outils.
P. A. - M. P.-B.
MATHIEU POTTE-BONNEVILLE est philosophe, directeur de programme au Collège International de Philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Vacarme. Il a notamment écrit Michel Foucault, l'inquiétude de l'histoire (PUF, 2004) et, aux Prairies ordinaires, Amorces (2006).
PHILIPPE ARTIÈRES est historien (CNRS-EHESS, IIAC. Anthropologie de l'écriture), président du Centre Michel Foucault. Il est l'auteur du Livre des vies coupables (Albin Michel, 2000) et a déjà publié, aux Prairies ordinaires, Rêves d'histoire. Pour une histoire de l'ordinaire (2006).
Extrait de l'avant-propos :
Nous n'avons pas connu Michel Foucault. Nés l'un et l'autre en 1968, nous avions seize ans à peine quand il est mort : trop jeunes pour avoir suivi ses cours au Collège de France, pour avoir remarqué ses dernières interventions publiques, pour avoir perçu et mesuré qu'une époque se refermait sur sa disparition. Cette époque, après tout, était celle où nous avions grandi, et nous n'en connaissions pas d'autre ; les années 1970, d'être nées en même temps que nous, nous semblaient comme de juste éternelles au moment précis où (cela ne deviendrait que trop clair plus tard) elles achevaient de finir et se trouvaient violemment repoussées dans l'histoire. Nous sommes passés à côté de la vie de Michel Foucault, à côté de sa mort, son âge et le nôtre se sont manques comme on se croise. Nous étions occupés ailleurs. Nous sommes de la génération d'après.
Lorsque, étudiants au début des années 1990, nous sommes partis en quête de cette silhouette aperçue du coin de l'oeil, c'est dans un grand silence que nous l'avons cherchée. Foucault n'était pas seulement mort de manière brutale, on avait décidé d'enterrer avec lui sa pensée. Il fallait en finir avec ce trublion, avec cette figure inclassable et politiquement suspecte. Il ne devait pas y avoir «d'après Foucault», parce que l'événement-Foucault était réputé nul et non avenu, ne faisant ni scansion, ni histoire. Des années plus tôt, déjà, Jean Baudrillard avait appelé à l'oublier ; désormais, Luc Ferry et Alain Renaut le traitaient d'imposteur aveugle (n'avait-il pas été jusqu'à croire qu'en Iran, quelque chose s'était passé lors de la chute du shah ?), cependant qu'ailleurs on y voyait une menace pour la discipline historique. L'époque était à la République, à l'analyse logique, aux charmes consensuels de la communication ; la pensée critique, redevenue sagement kantienne, n'enseignait plus qu'à justifier l'existant en se gardant d'aller trop loin. À l'influence de Foucault, la nouvelle configuration intellectuelle française opposait une défense circulaire : n'en parlant pas, ne lisant pas ses textes ni n'engageant les étudiants à travailler sur eux, elle accréditait du même coup l'idée qu'il n'y avait rien à en dire, rien là qui vaille d'être travaillé et lu - donc, qu'il était raisonnable de s'en détourner, et ainsi de suite à l'infini. On n'établissait pas la fausseté de l'approche archéologique ou généalogique ; on se contentait de faire passer en-dehors de celle-ci le tracé des méthodes, des auteurs et des oeuvres qui (selon une expression de L'Ordre du discours) sont «dans le vrai». L'Université pesait de tout son mutisme dans la balance de l'oubli. Il fallait tirer par la manche tel professeur, circa 1990, pour qu'il réponde du bout des lèvres : «au fond, de Foucault, il ne restera pas grand-chose.»
Mais il y avait ses livres. Nous avons lu ses livres ; nous les avons lus dans le désordre, La Volonté de savoir avant l'Histoire de la folie, L'Ordre du discours avant Les Mots et les Choses, celui-ci parce qu'il traitait du langage en des termes bien différents de la philosophie analytique depuis peu dominante, y introduisant l'événement, la politique et l'histoire, celui-là parce qu'il instituait un simple règlement scolaire en source historique, parce qu'il prenait soudain au sérieux le discours des perdants. Nous avons découvert sa voix sur des enregistrements alors déposés à la bibliothèque du Saulchoir, entourés de dominicains en robe blanche. Sa diction était si nette et articulée, pour un discours si mouvant dans le fond, que sa voix ressemblait à ces coupes géologiques où les couches supérieures recouvrent d'une surface dure, mince et friable la dérive de grandes nappes brûlantes, et se plissent sous leur poussée. Il y avait là une leçon : on pouvait être rigoureux sans savoir d'avance ce qu'on allait conclure.
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