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Adieu vérité ou La ruse du philosophe

Couverture du livre Adieu vérité ou La ruse du philosophe

Auteur : Pierre De Roo

Date de saisie : 05/12/2007

Genre : Philosophie

Editeur : Stock, Paris, France

Collection : L'autre pensée

Prix : 18.50 € / 121.35 F

ISBN : 978-2-234-06050-0

GENCOD : 9782234060500

Sorti le : 17/10/2007

  • Les présentations des éditeurs : 17/09/2008

Dénoncer le mensonge n'a rien d'étrange. Mais la vérité ? Peut-on la mettre au banc des accusés ? C'est pourtant ce que fait ce livre incisif et dérangeant, conçu comme une enquête où s'imbriquent activement histoire et philosophie. L'auteur part d'un constat : la violence à l'égard de l'autre trouve toujours un cadre légitime - guerres «justes», inquisitions d'hier et d'aujourd'hui, occupations coloniales, goulags et génocides se réclament en effet, trop aisé­ment, de la vérité. D'où provient cette ambiguïté ?

Rappelant le débat entre Platon et les sophistes, l'enquête démontre que la vérité du philosophe possède la duplicité d'un Janus à deux faces agissant comme si sa main gauche ignorait ce que fait la droite, vertueux de l'une, assassin de l'autre. Cette ruse fondatrice explique pourquoi la raison - si elle donne à la violence les moyens de se réaliser en toute impunité - peut servir d'alibi au crime. Le paradigme de la philosophie est donc en cause.

Une réflexion opportune, alors que nos libertés sont menacées par toutes sortes de fondamentalismes.

Philosophe belge né au Portugal, Pierre De Roo vit aujourd'hui près de Lisbonne. Après des études de physique il se consacre à la philosophie analytique, à Wittgenstein en particulier, et travaille comme consultant en stratégie aux quatre coins du monde. De Roo a publié Mécaniques du destin. Une approche philosophique des théories de l'avenir, en 2001, chez Calmann-Lévy.


  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Il y a quelques années l'écrivain espagnol Vázquez Montalbán écoutait, ahuri, un confrère guatémaltèque lui avouer à propos des Indiens de son pays : «Jusqu'à mes cinquante ans je ne me suis pas rendu compte que c'étaient des personnes. Je les côtoyais à la maison depuis mon enfance, comme domestiques, les croisais dans la rue. Il ne m'était pas passé par la tête que c'étaient des personnes comme les autres.»
Comment saisir le sens d'une si brutale distraction en sachant, de surcroît, que les Indiens représentent plus de la moitié de la population du Guatemala ? À l'évidence, lorsqu'une mécanique est remontée, le temps passe. Ici, quand les Européens arrivent en Amérique, l'horloge s'arrête : depuis, c'est le même regard aveugle. Colomb, le premier, ne comprend pas ces «êtres nus» rencontrés sur une plage, le vendredi 12 octobre 1492. Qui sont-ils ? Ou, plutôt, que sont-ils ? Le navigateur les prend pour de purs objets, confondus parmi les nouveautés du paysage : il y a tant à découvrir, animaux, plantes, îles, sans oublier les richesses. Et puis... «ça» : monstres cannibales ou sauvages innocents ? bons esclaves ou futurs chrétiens ? «gens d'amour» ou «poltrons et lâches», ainsi qu'il l'écrit dans son journal de bord ? Perceptions contradictoires, fruit de l'époque. Mais la frontière est là, qui sépare Colomb de sa découverte - une frontière explicite : il y a eux et nous. Résultat : lors de son deuxième voyage, peu après, les Indiens refusant la conversion sont jugés et brûlés vifs.
D'où vient l'impossibilité de reconnaître qu'autrui, malgré sa différence, est identique à soi-même ? Quel envoûtement pèse sur nous pour que la pente de la violence à l'égard de l'autre trouve toujours un cadre légitime ? À la racine de cette équivoque il y a une idée - la vérité.
Platon nous a légué cette invention qui, séparant chaque fois le vrai du faux, découpe la réalité et, après en avoir pétri les morceaux, les disperse. Comme la raison organise notre vision du monde - nous habitons nos idées -, les récits qu'elle enfante vont avoir des conséquences, produire des résultats tangibles.
L'homme va bondir sur l'occasion et saisir ces lignes de partage capricieuses, tracées selon ses désirs ou préjugés, mais disant vrai. Criant à tue-tête «je suis, tu n'es pas», «j'ai raison, tu as tort»... il possède finalement l'outil rationnel permettant de tenir l'autre, qui ne lui ressemble pas, à bonne distance. Le nier, dominer ou tuer n'est plus alors qu'une question de circonstance. La vérité induit une première exclusion : dans le meilleur des cas, justifiant des récits plausibles, elle devient un obstacle majeur à la connaissance d'autrui. En son point extrême elle sert d'excuse aux crimes contre l'humanité et tout particulièrement aux génocides - l'anéantissement intentionnel et systématique de groupes humains. L'Arménie, le goulag soviétique, l'Europe occupée par les nazis, le Cambodge, Timor, la Bosnie, le Rwanda sont autant de massacres commis au nom de la vérité.
Ce n'est pas fini. Participant d'une même logique, de façon synchrone, survient la seconde exclusion : une frontière est dessinée qui nous sépare de la nature. L'invention de Platon nous a coupés de nos origines et distille une conviction tenace, celle d'une césure au sein du vivant - à la culture humaine s'oppose le monde animal. Eliminant le doute, la vérité crée ainsi une réalité tranchée, accouchant sans nuances de deux exclusions : l'autre de l'humanité, nous de la nature. Une performance où l'homme est, sans conteste, le grand perdant. L'Histoire, la planète en témoignent.
Aujourd'hui, après vingt-cinq siècles bien sonnés, un vent de renouveau souffle sur ces convictions trop simples. La vérité nous a fourvoyés, nous commençons à en avoir les preuves. La biologie, tout d'abord, rend intenables les thèses racistes - et les droits de l'homme, victoire fragile, sont là pour rappeler que l'autre c'est nous, exact opposé de l'exclusion. Par ailleurs, la paléo­anthropologie, l'éthologie et la primatologie nous orientent vers des découvertes surprenantes : les critères qui étaient considérés comme étant le propre de l'homme - son humanité, en quelque sorte -, à savoir l'imagination, le langage, l'utilisation d'outils, la conscience de soi, le sens moral, l'usage du mensonge, l'astuce politique... sont également partagés par les grands singes. Si ces derniers se rapprochent ainsi de nous, à l'inverse, il semble certain que notre espèce n'a jamais abandonné la nature.


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