Editeurs, auteurs, valorisez vos livres.
Libraires, partagez vos découvertes.
Inscrivez-vous à la Lettre des Libraires.
Découvrez sur votre mobile, en exclusivité, les choix des libraires, le courrier des auteurs, la revue de presse des livres, et des milliers d'extraits de livres en cliquant plus bas.
Auteur : Louise Desbrusses
Date de saisie : 23/08/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : POL, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-84682-184-1
GENCOD : 9782846821841
Sorti le : 23/08/2007
Les Deux Soeurs savent ce qui compte. Les Deux Soeurs savent ce qu'il faut. Les Deux Soeurs savent qu'il faut toujours être mieux que les autres, au-dessus, sinon on est moins bien. Tôt elles l'ont appris. Pour l'Aînée qui jamais n'aime rien laisser au hasard, la tâche est ardue tous les jours. Elle l'est ce matin plus encore s'il se peut. Pour l'Aînée. La Seconde, elle, tente aujourd'hui de relever un nouveau défi.
Tout le monde n a pas vécu cette journée de la même manière. Tout le monde n'a pas vécu la préparation de cette journée de la même manière. Pas même les Deux Soeurs. Surtout pas les Deux Soeurs. La Seconde encore moins. Les Deux Soeurs pourtant ont été élevées ensemble. Les Deux Soeurs pourtant ont été élevées ailleurs. Elles ont la même histoire, les mêmes histoires, ce sont les filles de l'Autre, de l'Etrangère, et tout les distingue des autres, tout, depuis toujours. Leurs prénoms par exemple. Leurs prénoms ne sont pas à la mode. Surtout pas. La mode, cela se démode. Leurs prénoms sont originaux. Assez. Mais pas trop non plus. Ce pourrait être vulgaire. Leurs prénoms sont des couronnes. Les Deux Soeurs les portent comme des couronnes. Souvent. D'autres fois comme des boucliers. Quand elles étaient enfants, l'Autre leur a expliqué leurs prénoms, pourquoi elle les a choisis, les droits que leur donne son choix, les droits que lui donne son choix, les devoirs qu'elles ont envers son choix. L'Autre les comparait à ceux des petits des autres, elle soupirait : se croire au-dessus et ne pas être fichu de choisir un prénom. Les Deux Soeurs savent que leurs prénoms ont été bien choisis, qu'ils sont au-dessus des autres prénoms, des prénoms des petits des autres. L'un d'eux peut-être même a-t-il été mieux choisi, pense parfois l'une des soeurs, mais elle ne le dit pas. Les deux prénoms sont bien au-dessus de ceux des petits des autres et c'est cela qui compte. Les Deux Soeurs le savent. Les Deux Soeurs savent ce qui compte. Les Deux Soeurs savent ce qu'il faut. Les Deux Soeurs savent qu'il faut toujours être mieux que les autres, au-dessus, sinon on est moins bien. Tôt elles l'ont appris. Tôt elles ont appris à comparer. Ainsi savent-elles repérer chaque erreur, détecter chaque défaut, traquer chaque imperfection. Savoir cela, comparer, repérer, détecter, traquer, rend certains choix plus malaisés. Le souci ce matin a été d'élire les bons vêtements, le bon maquillage, les bons bijoux et tous les accessoires assortis à la couronne du nom. Pour l'Aînée qui jamais n'aime rien laisser au hasard, la tâche est ardue tous les jours. Elle l'est ce matin plus encore s'il se peut. Pour l'Aînée. La Seconde, elle, tente aujourd'hui de relever un nouveau défi, s'habiller comme si les autres étaient n'importe qui, comme si elle ne les connaissait pas, comme si cela ne portait pas à conséquence, comme si cela n'avait pas la moindre importance. S'habiller comme un jour ordinaire en pensant à ne pas y penser, c'est finalement assez facile, découvre la Seconde qui, la prochaine fois, décide-t-elle, ne pensera même pas à ne pas y penser, pourquoi n'en a-t-elle pas eu l'idée avant ? Courir, arriver en retard, elle déteste, il est trop difficile d'apaiser un coeur qui s'emballe pour un rien, des nerfs qui se tendent pour un rien, des mains qui tremblent pour un rien, des genoux qui faiblissent pour un rien, impossible d'arrêter la sueur qui colle à la peau, aux narines, de chasser la crainte de luire, de sentir peut-être. Arriver à temps sans souci de son apparence, c'est ce que désirait la Seconde, c'est ce que réussit la Seconde. Pendant que sur le parking, puis dans les toilettes du restaurant, l'Aînée parachève son ouvrage, la Seconde entre dans le jardin. Soulagée. Légère. Cela empêchera, veut-elle espérer, la peur des autres de renaître. Aujourd'hui, a-t-elle décidé, elle ne se laissera pas effrayer. D'eux, croit-elle, désormais elle se fiche. Calme, elle restera. Si cet état perdure, elle s'estimera satisfaite. Pour aujourd'hui. L'Aînée, elle, ne voit pas les choses de cette façon. Du tout. L'Aînée, elle, vient par obligation. Par nécessité. Pour ne pas laisser la place vide. Pour montrer qu'elle a une place à elle. Une place qui lui revient. Qu'elle l'occupe, sa place. Et puis aussi vient-elle, l'Aînée, pour soutenir l'Autre, l'Étrangère, Mère. La défendre. Au combat, méticuleuse, précise, l'Aînée se prépare. Mieux que quiconque, mieux que sa Seconde, croit-elle savoir, elle sait l'importance qu'a, qu'aura chaque détail. L'habit est comme une armure. L'habit est une armure. Son armure. Il ne lui faut aucun défaut. Les autres sont aux aguets. Prêts à tout. Prêts à rire. Non, pas à rire. Non. Rire, ils laissent cela à l'Autre et à ses filles. Non. Eux sourient. Et à peine encore. À sourire, donc. À faire ainsi sentir que l'effort a été vain. À se montrer supérieurs. Au-dessus. L'Aînée sait qu'ils ne sont pas supérieurs, pas au-dessus, mais elle veut que cela se voie. Qu'ils ne puissent l'ignorer. Dans son prénom, cela se voit. Cela doit se voir dans son apparence. Cela va se voir dans son apparence. Cela se voit. Couronne, bouclier, armure, l'Aînée est forte. L'Aînée est une guerrière. Sa Seconde aussi est une guerrière. Toujours l'Aînée l'a-t-elle considérée ainsi, sa Seconde. Les filles de Mère sont des guerrières. Elles le doivent. Elles le lui doivent. L'Aînée le lui doit. Et la Seconde aussi le lui doit. Pourtant ce matin, semble-t-il à l'Aînée, sa Seconde est distraite. Pis. Négligente. L'Aînée en est contrariée. Un instant. Bref. Elle se rassure. Sa Seconde n'est pas venue depuis longtemps. Elle s'est assoupie. Voilà. Sur les autres qui jamais ne renoncent l'Aînée compte. Les attaques des autres vont réveiller la Seconde. Il le faut. Mère a besoin de ce soutien. Aujourd'hui encore. Aujourd'hui encore plus. Aujourd'hui surtout. Aujourd'hui Mère paraît proche de la défaite. Sa beauté en est rongée. Elle, l'élégante, est fagotée. Oui, fagotée. Les Deux Soeurs en sont gênées. Oui, gênées.
Copyright : lechoixdeslibraires.com 2006-2012 - Informations légales - Programmation : Olf Software - Accessibilité, CSS et XHTML : Gravelet Multimédia